Formation

Les cours d’entrepreneuriat pour enfants essaiment en Suisse romande

«Graines d’entrepreneurs» étend son champ d’action. Lancé l’année dernière au Collège Champittet, le programme visant à insuffler l’esprit d’innovation chez de jeunes adolescents fera sa rentrée scolaire dans cinq établissements privés

«Graines d’entrepreneurs» cultivera l’esprit d’innovation dans cinq établissements. Cette rentrée scolaire, le programme visant à insuffler l’esprit d’entreprendre chez les adolescents âgés de 11 à 18 ans sera proposé dans les locaux de l’Institut international de Lancy (GE), du Collège du Léman (GE), de l’école Moser (GE), de l’école pour enfants à Haut Potentiel Germaine de Staël (VD) ou encore du Collège Champittet (VD), qui reconduit l’expérience après un premier bilan jugé très positif.

Les projets élaborés lors des cours de Graines d’entrepreneurs ont permis de réunir sur le campus de Pully un planetarium mobile, un atelier d’art-thérapie pour adolescents ou un match de foot réunissant des réfugiés et des élèves du collège. Pour le directeur, Philippe de Korodi, le programme a même suscité «parmi les meilleurs souvenirs de l’année. Aucun autre cursus académique ne permet de faire mûrir les élèves en si peu de temps. Ils ont réalisé qu’ils pouvaient transformer leurs rêves en projets concrets».

Résistances «idéologiques»

L’année dernière, 25 enfants du Collège Champittet – répartis sur trois groupes – se sont inscrits au cursus extrascolaire et quelque 50 personnes ont participé aux deux sessions «Junior Start-up Day» organisées par Graines d’entrepreneurs. Le programme est basé la conviction que l’entrepreneuriat peut être enseigné. Il veut expliquer comment créer une entreprise, élaborer un modèle d’affaires et trouver des investisseurs, qui ne soient pas leurs parents. Tout au long du parcours, les élèves sont coachés par des entrepreneurs professionnels.

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Dès 2017, le programme sera même intégré à «petites doses» dans le cursus du Collège Champittet. Les professeurs d’économie reçoivent actuellement une formation. Le directeur avoue avoir rencontré quelques «résistances de nature idéologique». «Il y a toujours des gens qui trouvent ce type d’initiatives scandaleuses et qui clament qu’il vaudrait mieux se concentrer sur la lecture et l’écriture, reconnaît-il. Mais les enfants ont besoin de beaucoup plus de compétences aujourd’hui. L’école tournée vers l’avenir, c’est ça.»

Des entreprises qui disparaissent

Du côté de l’Institut International de Lancy (GE), les cours d’entrepreneuriat sont désormais obligatoires pour les 80 élèves de 6e (8e année Harmos), âgés entre 11 et 12 ans, au rythme d’une heure hebdomadaire dispensée toute l’année. «Nous cherchions à renforcer le concept d’orientation scolaire qui était traditionnellement basé sur la rédaction de CV ou les contacts avec des universités, explique David Claivaz, directeur des études. Cette approche de l’entreprenariat leur permet de s’engager en se projetant dans le futur.»

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Laurence Halifi, cofondatrice de Graines d’entrepreneurs, insiste pour élargir la définition d’entreprenariat: «Le but n’est pas de former les patrons de demain mais de faire en sorte que nos jeunes n’aient pas peur de créer et d’entreprendre.» Déjà à la tête de plusieurs sociétés, la Vaudoise a développé ce modèle sur un atelier qu’elle avait organisé pour sa fille de 10 ans. «Je ne peux plus lui garantir qu’elle trouvera un travail si elle fait des études. Quand je vois le modèle Uber, je ne suis pas sûr que l’entreprise, telle que nous la connaissons, existera encore quand elle sera adulte.»

Et même s’ils ne créent pas leur propre emploi, les bénéficiaires du programme développeront des qualités qui leur seront utiles toute leur vie, souligne Laurence Halifi. «Actuellement, la moitié des élèves identifiés comme étant à haut potentiel sont en échec scolaire parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils font à l’école. Ces ateliers pratiques permettent de redonner un sens aux connaissances qu’ils emmagasinent.» Graines d’entrepreneurs a également été contacté par un établissement public, affirme-t-elle.

Du foot avec les réfugiés

L’année dernière, Jules Bervillé (12 ans et demi) a lancé avec deux camarades le projet Unifoot, un tournoi de football réunissant des enfants réfugiés et des élèves du collège Champittet. Objectif: faciliter l’intégration des enfants de l’EVAM (établissement vaudois d’accueil des migrants) qui n’ont que de rares occasions de sortir. «Dans l’actualité, on voit souvent des bateaux chavirer mais on ne savait pas que des réfugiés vivaient juste à côté de l’école, reconnaît l’élève vaudois. L’idée du tournoi, c’était aussi pour que les enfants plus privilégiés s’ouvrent au monde.»


«Les employés n’ont pas envie que leurs enfants vivent les mêmes difficultés quotidiennes»

L’homme d’affaires vaudois Patrick Delarive a lancé la D.Academy il y a deux ans. Un programme de formation à l’entreprenariat. Des cours sont également destinés aux «juniors entrepreneurs» depuis le début de l’année. Quelque 270 élèves de l’Institut Florimont (GE), du Rosey (VD) et de La Côte International School à Aubonne (VD) – âgés de 11 à 14 ans – ont participé aux premiers modules de cinq demi-journées.

Le Temps: D’où vient cet engouement pour les cours d’entreprenariat pour adolescents?

Patrick Delarive: Il y a une prise de conscience généralisée des parents des limites économiques et démographiques. La croissance est au point mort et nous vivons de plus en plus longtemps. Il n’est plus possible de se reposer sur La Trinité employeur-Etat-famille. Les jeunes n’ont pas d’autres choix que de devenir entrepreneurs. Quant aux parents qui sont eux-mêmes employés, ils n’ont pas envie que leurs enfants vivent les mêmes difficultés quotidiennes.

- 11 ans, n’est-ce pas un peu tôt pour pousser des enfants vers l’entreprenariat?

- Non, il y a quelque chose d’inné là-dedans. Face à des Légos, l’enfant va se mettre automatiquement à construire quelque chose. Mais cette créativité se perd une fois qu’il entre dans le système, qu’on lui impose un cadre et des notes pour ses travaux. Avant, ceux qui réussissaient c’étaient ceux qui faisaient des études. L’entreprenariat était réservé aux gens un peu atypiques ou qui bénéficiaient déjà d’un solide patrimoine familial. Mais les exemples d’entrepreneurs partis de rien ont contribué à effacer cette mauvaise image. Beaucoup de mes étudiants à HEC Lausanne ne rechignent pas à se mettre à leur compte.

- Vous demandez à vos «juniors entrepreneurs» d’inventer le canapé de demain. Cela semble un peu contraignant pour déployer sa créativité…

- Au contraire! L’idée c’est de les mettre face à quelque chose de complètement improbable. Au début il y a bien sûr quelques résistances mais ils finissent par comprendre que tout est possible. Et là c’est le plaisir de créer qui prend le dessus. Et le modèle de canapé gagnant se retrouvera même commercialisé dans les deux à trois mois chez Conforama.

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