Les cours en ligne bouleversent les unis

Connaissance Les leçons gratuites via Internet modifient les modes d’apprentissage

Une approche «mixte» permet d’enrichir les contenus

L’enseignant fait face à une caméra et récite son cours en plan fixe. Thème: «Calvin, histoire et réception d’une Réforme». Nous ne sommes pas dans un amphithéâtre, mais en la cathédrale Saint-Pierre de Genève. La leçon est enregistrée puis diffusée sur Internet sous forme de MOOC, pour Massive Open Online Course (cours en ligne ouvert et massif). L’Université de Genève (Unige) a mis en place ce premier type de cours en 2013 sur la plateforme Coursera. La leçon consacrée à Jean Calvin a reçu dix mille inscriptions, 10% étant des Suisses et 90% des internautes du monde entier. «Nous avons enregistré 10 à 20% d’étudiants studieux et actifs. De manière générale, tous les étudiants ne suivent pas les cours du début jusqu’à la fin: beaucoup picorent», commente Pablo Achard, qui anime la cellule MOOCs Unige.

Cinq millions de personnes disséminées dans le monde entier se sont déjà inscrites ces trois dernières années à ces cours en ligne interactifs et gratuits, de niveau universitaire. Ce sont des professeurs en informatique de l’Université de Stanford (Etats-Unis) qui ont lancé le premier MOOC en 2011. Harvard et New York University ont emboîté le pas, suivies par les grandes écoles françaises (Centrale, Polytechnique, Sorbonne Paris Cité), britanniques et allemandes.

En Europe, c’est l’EPFL qui demeure pionnière avec 21 cours gratuits proposés en collaboration avec les plateformes Coursera et edX. La première a été fondée par l’Université de Stanford en 2012 (un million d’étudiants de 196 pays inscrits) et la seconde par le Massachusetts Institut of Technology et la Harvard University en 2012 (1,6 million d’utilisateurs). L’université vaudoise a accueilli à la mi-février le deuxième sommet européen des MOOCs. Patrick Aebischer, son président, tout juste rentré d’Afrique, a insisté à cette occasion sur le rôle clé que les MOOCs pourraient jouer dans l’accès à l’éducation des pays en développement et la démocratisation du savoir. Le premier MOOC lancé en 2012 par l’EPFL était dédié à l’analyse numérique pour ingénieurs. Il a réuni 54 000 personnes.

Santé, philosophie, droit, finance, architecture: toutes les disciplines sont représentées dans ces formations à distance.

L’Unige propose dans ses programmes, entre autres, des thèmes tels que la «Diversité des exoplanètes», une «Histoire de la génétique» et une «Introduction aux droits de l’homme». Pablo Achard précise: «Nous visons trois objectifs: une plus large diffusion du savoir, une meilleure visibilité internationale de notre université et un perfectionnement de la pédagogie.» Les MOOCs qui sont donnés en français ou en anglais (avec des sous-titres) se déroulent en général sur plusieurs semaines. Une leçon hebdomadaire correspond à 1 à 2h de cours enregistrés, diffusés en séquences d’une dizaine de minutes environ. Cette brièveté permet de rythmer le visionnage, comme s’il s’agissait des chapitres d’un ouvrage. Des quiz, des exercices d’évaluation et des outils d’interaction (des forums de discussion qui réunissent parfois des étudiants par régions, ndlr) accompagnent la lecture des vidéos. Les étudiants s’inscrivent chaque semaine et doivent respecter une cadence hebdomadaire.

Ces MOOCs sont-ils en train de révolutionner la manière d’enseigner? Vont-ils un jour provoquer la mort du métier de professeur?

«Ils ne vont pas modifier les structures fondamentales de l’EPFL. Nous dispensons jusqu’à 1500 cours en présentiel par an contre 10 à 25 cours en ligne», répond le professeur Pierre Dillenbourg, qui dirige le programme MOOC à l’EPFL. Christelle Bozelle Giroud, qui coanime les MOOCs Unige, confirme: «Tout comme les livres ne remplaceront jamais les cours, les MOOCs ne chasseront pas l’enseignement traditionnel. Par contre, un MOOC peut être un excellent outil et peut faire évoluer les pratiques telles que l’utilisation des classes inversées (flipped classrooms, ndlr). Le contenu du cours est transmis à distance à travers les vidéos et le temps présentiel est libéré pour débattre et approfondir les notions à travers des cas pratiques.»

Les spécialistes admettent que le MOOC offre un plus car il permet à l’étudiant de visionner la théorie chez lui puis d’en débattre à la faculté avec d’autres élèves ou avec le professeur. «Il y a un gain de temps. En cela, il me paraît indispensable de continuer d’aller en cours», témoigne un étudiant en sociologie. Les détracteurs soulignent que la méthode en formats cours revient à saucissonner la connaissance en tranches, ce qui trahirait l’unicité du savoir. L’inquiétude est vive également sur la perte du contact humain et sur la question de la propriété intellectuelle des cours. Reste qu’une effervescence pédagogique entoure ces MOOCs. Les étudiants cherchent des contenus ailleurs que dans la classe et développent le partage et l’échange du savoir. Les enseignants, de leur côté, gagnent en créativité. Le format MOOC, nerveux et rapide, les pousse à repenser la narration de leurs cours. En retour, les MOOCs font grimper les cotes de popularité. En vacances en Inde, un enseignant suisse s’est ainsi fait aborder dans la rue en ces termes: «J’ai suivi votre cours!»

L’inquiétude est vive sur la perte du contact et sur la question de la propriété intellectuelle des cours