L’invité

Les coûts et risques cachés de l’initiative «Monnaie pleine»

Jean-Pierre Roth, président de la Banque Cantonale de Genève et ancien président de la Banque nationale suisse, met en lumière les effets négatifs de l’initiative «Monnaie pleine»

A lire les arguments des partisans de l’initiative pour la monnaie pleine, il n’y aurait que des avantages à adopter leur projet. Ne nous promettent-ils pas un système bancaire plus stable, à l’abri des crises de confiance, et ceci grâce à la magie d’une nouvelle règle: la couverture à 100% des dépôts à vue détenus dans les banques. Comment y résister!

Rappelons leur idée: ils demandent que les banques couvrent totalement leurs engagements monétaires (les dépôts à vue et comptes courants) par des encaisses en billets ou des avoirs en comptes de virements auprès de la Banque nationale suisse.

Des effets collatéraux dommageables

Ainsi, les comptes que nous utilisons pour faire des paiements par e-banking ou par virements postaux seraient aussi solides que des billets puisque totalement couverts par des créances sur la Banque nationale suisse (BNS). La monnaie scripturale est alors qualifiée de «pleine». Actuellement, elle ne l’est pas puisqu’une partie seulement de ces comptes courants est couverte par des avoirs en billets ou en dépôts à la BNS, le solde prend la forme de créances sur le secteur privé, donc de crédits. Prétendre que le passage à une monnaie «pleine» ne déclencherait aucun effet collatéral dommageable est une erreur.

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En premier lieu, la raréfaction de l’offre de crédit bancaire, à laquelle conduira forcément l’imposition d’une couverture des dépôts à 100%, entraînera une hausse du taux d’intérêt. En effet, en raison de la diminution de la capacité de crédit des banques, il faudra stimuler l’épargne privée car seule cette dernière deviendra la source de financement de l’économie. Or une augmentation de la propension à épargner provoquera un fléchissement de la demande globale, donc un ralentissement de l’économie…

Baisse des marges des intermédiaires financiers

En deuxième lieu, la limitation du pouvoir de création monétaire des intermédiaires financiers comprimera leurs marges bénéficiaires. Cet impact sera modéré pour les établissements dont le modèle d’affaires est diversifié et pour lesquels la création monétaire en Suisse n’est qu’une source de profit parmi d’autres (grandes banques) ou pour ceux qui détiennent de toute façon d’importantes liquidités (banquiers privés).

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En revanche, elle frappera de plein fouet les établissements traditionnels, le cas extrême étant certainement PostFinance, un établissement spécialisé dans le trafic des paiements. PostFinance détenait 107 milliards de francs de dépôts en comptes de chèques à fin 2015, un montant qui était replacé à hauteur de 64% en créances sur la clientèle, en immobilisations financières ou corporelles; seul le solde était détenu sous forme de liquidités. Ainsi, appliquer le principe de la monnaie pleine à PostFinance obligerait cette dernière à substituer plus de 60 milliards de francs de placements par des avoirs non rémunérés à la BNS, donc la priver de l’essentiel de ses sources de revenu au détriment de sa distribution de bénéfices en faveur de la Confédération.

Nouvelle hausse du bilan de la BNS?

En troisième lieu, forcer les intermédiaires financiers à couvrir leurs engagements à vue par des créances sur la BNS obligerait cette dernière à dilater d’autant son bilan. Les chiffres sont éloquents: fin 2016, sur les 593 milliards de francs que représentait la masse monétaire en Suisse, 513 milliards étaient constitués de monnaie scripturale. Or, à cette même date, les avoirs des banques en comptes de virements et en billets s’élevaient à 464 milliards de francs. A titre net, il faudrait donc que la BNS acquière un montant de près de 50 milliards de francs de créances auprès des banques pour leur assurer la couverture requise de liquidités. Comme certains types de banques détiennent plus de liquidités que ce qui est nécessaire à la couverture de leurs comptes courants, le montant brut des achats de la BNS devrait être bien plus élevé encore afin que chaque établissement puisse couvrir ses engagements monétaires. Le bilan de la
BNS, qui atteint déjà un niveau record, augmenterait d’autant et sa prise de risques également.

Dans un «billet» précédent («Le Temps» du 04.05.2016), j’avais indiqué combien l’initiative pour la monnaie pleine était inutile étant donné la solidité de nos banques et la surveillance étroite dont elles font l’objet. Ici, on constatera que l’application de cette initiative serait également fort coûteuse pour notre économie et compromettrait gravement la rentabilité des établissements impliqués dans le trafic des paiements.




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