La bombe sociale asiatique est loin d'être désamorcée. Quatre ans après la crise financière de 1997-98, 900 millions de personnes continuent de vivre en Asie avec moins d'un dollar par jour. La Banque asiatique pour le développement (BAD) vient d'organiser un forum sur le sujet à son siège de Manille (Philippines). La Chine et l'Inde fournissent bien sûr les gros contingents. «L'Asie a renoué avec la croissance, mais continue d'abriter les deux tiers des pauvres du monde», assène Shoji Nishimoto, directeur de la stratégie de la BAD.

La BAD, qui couvre une région allant de l'Asie centrale au Pacifique, croit pourtant une amélioration possible, surtout en Extrême-Orient. Selon ses experts, le redressement économique survenu depuis le choc de 1997 permet d'espérer – si l'amélioration se poursuit – une éradication de la pauvreté d'ici à 2015.

Virage tardif

A condition de procéder d'urgence à des réformes: «Le redressement de pays comme la Thaïlande, les Philippines, l'Indonésie ou la Malaisie ne s'accompagnera de progrès sociaux que s'il sert à renforcer la lutte contre la corruption et l'évasion fiscale, la consolidation de l'Etat de droit, l'augmentation des budgets alloués à l'Education, à la Santé et à la Protection sociale. Même en Corée du Sud, pays beaucoup plus développé, le fossé social reste énorme», explique Isabel Ortiz, l'une des économistes de la BAD.

La banque, financée par les pays occidentaux et le Japon, a annoncé à Manille un virage bien tardif. Après avoir été le chantre du libéralisme à tous crins et des politiques d'exportations massives dans les années 80, l'institution veut désormais allouer 40% de ses prêts annuels à la lutte contre la pauvreté.

«Vulnérabilité sociale»

Dans cette optique, la BAD et ses bailleurs de fonds prévoient d'intégrer, dans l'attribution des fonds, la «vulnérabilité sociale» des pays et les efforts de leurs autorités pour y remédier. Une minirévolution, guère prisée par les gouvernements, furieux de voir leurs plaies sociales étalées au grand jour. Ces rapports – dont le contenu exact fait l'objet d'âpres discussions avec la Banque mondiale – s'attarderont, entre autres, sur la situation des couches les plus défavorisées de la population. Lorsque les statistiques officielles font défaut, des enquêtes seront menées.

L'objectif est de disposer d'une photographie précise des sociétés asiatiques, où la pauvreté est souvent masquée par la solidarité familiale, les migrations saisonnières campagnes-villes et l'absence de mouvements sociaux forts: «La pénurie de données fiables a été l'une des leçons de la crise de 1997, confirme le professeur Nanak Kakwani, de l'Université de Sydney. Nous savions que de nombreux lycéens trop pauvres quittaient l'école en Thaïlande ou en Indonésie, car leurs familles ne pouvaient plus payer leurs transports et les fournitures. Mais nous n'avions ni chiffres, ni études sérieuses pour estimer le phénomène et le localiser. Résultat: l'argent débloqué par les institutions internationales a été mal utilisé, voire gaspillé.»

Fondateur d'un groupe d'économistes alternatifs basé à Bangkok et à Manille, l'universitaire philippin Walden Bello applaudit les bonnes intentions de la BAD. Mais il n'est pas dupe. «Les dragons d'Asie orientale continuent de négliger les questions sociales. Ils restent obsédés par les seuls taux de croissance. Pire: ils privatisent à tour de bras la santé et l'éducation.»

Or la croissance, en Asie du Sud-Est comme ailleurs, ne suffit pas. Le secteur de la construction, sinistré par la crise financière, demeure exsangue malgré la reprise. A Bangkok, Manille, Djakarta, des millions de journaliers employés sur les chantiers n'ont pas retrouvé de travail. Beaucoup sont retournés dans leurs provinces d'origine, où ils vivotent en s'appuyant sur la famille étendue: parents, oncles, cousins. Jusqu'à épuiser les ressources de leurs hôtes: «En 97-98, la solidarité familiale a servi d'amortisseur au choc social. Mais les villages n'ont plus les moyens de subvenir longtemps à ces rapatriés. Les exportations des denrées agricoles qui avaient profité des dévaluations (riz, produits de la pêche) sont retombées. Les provinces s'appauvrissent à leur tour», s'inquiète Rizwanul Islam, du Bureau international du travail.

Dans les villes, les principales victimes de la crise financière d'il y a quatre ans ont été les employés peu qualifiés de l'industrie et du tertiaire, jetés sur le carreau par les faillites et les fermetures d'entreprises surendettées. Or, ces cols blancs sans grande compétence sont les laissés-pour-compte de la reprise asiatique. Les banques et les compagnies financières fusionnent à tour de bras, et continuent de débaucher. Quantité de PME ont fermé. Là où des embauches ont eu lieu (électronique, services), la précarité s'est installée. Le recours au travail temporaire explose. Les nouveaux embauchés voient leurs bonus et leurs salaires amputés: «Nous avons pu monter un bureau en Corée du Sud à moindre coût en 1999 grâce à la crise asiatique, se réjouit à Tokyo le président de la branche asiatique d'une grande entreprise française. Comme ils n'avaient plus de boulots, nos cadres ont accepté des salaires de 30-40% inférieurs.»

Instabilité croissante

Signe révélateur, même les entreprises japonaises délocalisées recourent de plus en plus à l'intérim. Le gouvernement malais vient d'ailleurs de s'en inquiéter auprès des grandes firmes électroniques nipponnes. Depuis la crise, pas un mois ne s'écoule dans la région sans grèves, protestations d'agriculteurs ou manifestations anticorruption. Preuve que sous le couvercle de la croissance retrouvée, la marmite sociale asiatique demeure en ébullition: «Des pans entiers de la population demeurent exclus. Si la région échoue contre la pauvreté, le monde entier en subira le contrecoup», a averti à Manille le président japonais de la BAD, Tadao Chino.