Asymptomatique, PCR, biomarqueur. Le jargon propre aux épidémiologistes n’avait déjà aucun secret pour Jonas Pollard et Samuel Raccio avant qu’un hôte indélicat ne s’invite en 2019 dans l’organisme des humains. Depuis quatre ans, les deux chimistes travaillent d’arrache-pied dans les locaux de l’Institut Adolphe Merkle, à Fribourg, pour débarrasser la planète de la malaria.

L'OMS a annoncé mercredi que la Chine avait enfin réussi à éradiquer la maladie. Ce mal, rappelle Jonas Pollard, directeur de la start-up Hemolytics, affecte chaque année 229 millions de personnes. Même si des traitements efficaces existent, 400 000 personnes en meurent encore chaque année, selon les relevés de l’OMS. «Le problème, souligne le scientifique-entrepreneur, c’est que la maladie tue surtout des enfants de moins de 5 ans qui représentent 67% des victimes.»

Tout comme pour le covid, de nombreux porteurs du virus ne vont développer aucun symptôme, ce qui rend l’éradication de la malaria d’autant plus épineuse. C’est exactement cet obstacle que visent les deux scientifiques. Le principe de leur innovation: un petit boîtier en plastique développé avec le concours du professeur Bruno Bürgisser de la Haute école d’ingénieur de Fribourg (HEIFR) va permettre d’isoler le biomarqueur de la maladie. L’échantillon prélevé est ensuite mélangé à un réactif avant de transiter dans un dispositif de diagnostic pour pouvoir être analysé grâce à un logiciel également élaboré avec la HEIFR.

S’adapter aux besoins

Le processus ne surprendra pas les biologistes. «Le défi, cela a vraiment été de le rendre le plus simple, le plus rapide et le moins coûteux possible, insiste Samuel Raccio. La seule réalisation du petit boîtier a pris un an.» Les efforts viennent d’être couronnés de succès puisque la demande de brevet déposée en Europe vient tout juste d’être acceptée.

«Nous sommes maintenant arrivés à un point critique car nous devons prouver que notre vision a un réel impact, c’est-à-dire que le rapport coût/bénéfice est intéressant», relève son associé. Un test à grande échelle est donc prévu au Brésil. Mais pour cela, il faut récolter 1,5 million de francs. Jusqu’à présent, des soutiens de l’agence fédérale Innosuisse, du Fonds national suisse de la recherche et des fondations privées ont financé le travail des deux ingénieurs.

Désormais, il s’agit donc d’intéresser les investisseurs dits à impact. Parmi les papables figure la Fondation Bill et Melinda Gates qui cible typiquement ce genre de projets et est très active en Afrique. «Dans cette épidémie, il y a deux types de pays, note Jonas Pollard: ceux où l’on tente de maintenir la maladie sous contrôle et ceux, par exemple l’Afrique du Sud, dans lesquels c’est l’élimination qui est visée. Ce sont justement ces pays que nous visons dans un premier temps.» Outre le Brésil, sur le carnet de route sanitaire des deux compagnons de recherche figurent des Etats comme la Zambie ou le Cameroun. «Notre modèle prévoit de travailler avec des gens sur place. Pas d’envoyer des grandes équipes depuis la Suisse», relève Samuel Raccio.

Car l’objectif est bien maintenant de créer une entreprise. Une société qui ne soit pas axée sur le profit mais qui génère des revenus suffisants pour son développement. «Au début, nous pensions créer une start-up classique, raconte Jonas Pollard. Puis, nous avons compris que le modèle du capital-risque ne serait pas compatible avec notre projet. Ce que nous voulons désormais, c’est dégager assez de revenus pour nous autofinancer.»

Un zèbre plutôt qu’une licorne

Hemolytics a ainsi été sélectionnée par le Social Impact Accelerator (SIA), nouveau venu dans le bouillonnant microcosme suisse de l’innovation. Comme son nom le suggère, cette structure soutient des entreprises qui suivent la même philosophie qu’Hemolytics.

Sur la page d’accueil du site, des zébrures roses et jaunes annoncent la couleur. Pas question ici de chercher la prochaine licorne – start-up valorisée à plus d’un milliard de dollars. La pouponnière d’entreprises veut faire éclore des zèbres. Le terme a vu le jour en 2017 en réaction au controversé concept des bêtes à corne et de leur promesse de profit maximal pour les investisseurs. Le zèbre, lui, ne dédaigne pas les bénéfices, mais poursuit aussi des objectifs de durabilité.

Avant de se parer de noir et de blanc, les deux associés doivent convaincre des bailleurs de fonds. Le SIA ne sera pas de trop pour les aider à identifier des investisseurs désintéressés.