Roberto Azevêdo, le directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), devrait recevoir jeudi matin une pétition de la société civile nationale et internationale, y compris suisse, lui demandant d’arrêter toutes les négociations de traités commerciaux pendant la pandémie de Covid-19. Les quelque 250 signataires lui enjoignent aussi de se recentrer sur l’accès aux fournitures médicales et médicaments vitaux pour sauver des vies dans le monde.

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Au sein de l’institution sise au bord du lac Léman à Genève, le tumulte habituel n’est pas de mise. Fonctionnaires, négociateurs et diplomates ont vidé les lieux le 16 mars. En effet, ils avaient été contraints au télétravail et aux vidéoconférences avant même que le Conseil fédéral ne l’ordonne: sept fonctionnaires, au retour de missions en Asie, avaient été testés positifs au virus.

Ralentissement des échanges internationaux

Quelque 20% des collaborateurs de l’OMC reprendront le travail le 11 mai. Par la suite, le retour à la normale aura lieu progressivement. L’institution n’est toutefois pas restée les bras croisés ces dernières semaines. Elle suit, non sans inquiétude, le fort ralentissement des échanges internationaux. Elle a aussi convoqué une réunion informelle virtuelle de chefs de délégations le 17 avril. «L’idée était de tester si on pouvait reprendre les échanges d’informations et éventuellement négocier des accords», fait comprendre un haut fonctionnaire. L’Union européenne, la Suisse et une dizaine d’autres pays n’ont pas caché leur enthousiasme pour foncer. «On peut utiliser tous les moyens disponibles, y compris technologiques, pour faire avancer des dossiers, déclare l’ambassadeur suisse Didier Chambovey. Il faut être pragmatique et réaliste. Les membres de l’OMC ne sont pas opposés aux échanges d’informations sur certains dossiers, mais nous sommes conscients qu’il est difficile de prendre des décisions de grande portée dans les circonstances actuelles.»

Empressement de l’OMC contesté

Les deux premières puissances commerciales, les Etats-Unis et la Chine, n’ont pas affiché de positions tranchées. Mais de nombreux pays en développement, menés par l’Inde et l’Afrique du Sud, ont refusé d’entrer en matière. «Plusieurs négociateurs ont expliqué la difficulté de prendre des engagements sans se consulter entre eux et sans l’aval des capitales», poursuit notre source à l’OMC.

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C’est justement l’empressement de l’OMC que dénonce la société civile. «Nous sommes choqués que certaines négociations se poursuivent en utilisant les technologies virtuelles, reprochent les signataires. De nombreux pays en développement et pays les moins avancés ne peuvent pas participer, étant donné la fracture numérique et la nécessité de concentrer toutes les ressources gouvernementales sur l’urgence de santé publique.»

Rendez-vous à Noursoultan en juin 2021

Dans un autre registre, les pétitionnaires estiment que l’OMC ne devrait pas non plus détourner ses ressources pour négocier des règles commerciales pour un monde qui sera complètement différent une fois que la pandémie se sera calmée. «Le Covid-19 a provoqué une prise de conscience sur les limites du libre-échange et sur la nécessité de repenser les relations commerciales internationales, fait remarquer l’un des signataires, qui veut garder l’anonymat. Dans le monde post-Covid-19, il faudra réinventer de nouvelles règles qui correspondraient davantage aux aspirations des populations et non des multinationales.» «Une réflexion sur les réformes de l’OMC est déjà au programme; elle devrait prendre en compte les leçons du Covid-19, répond Didier Chambovey. En revanche, certains projets, comme les subventions à la pêche, ne changent pas de nature en raison de la pandémie.»

Négociations virtuelles ou pas? Une nouvelle réunion prévue à la mi-mai tranchera. En attendant, il y a du pain sur la planche. La 13e Conférence ministérielle prévue du 8 au 11 juin prochain à Noursoultan (la capitale du Kazakhstan) a été annulée. Le gouvernement kazakh vient de faire savoir qu’il était disposé à l’accueillir en juin 2021. L’OMC avait en effet promis un accord à Noursoultan sur les subventions à la pêche et espère désormais le voir aboutir l’an prochain. Un sujet qui peut paraître anodin, mais qui concerne des millions de personnes et donne lieu à un bras de fer interminable entre Etats.