L’interview de la semaine

«Nous craignons que les assureurs suisses ne souffrent d’un handicap»

L’industrie de l’assurance est en émoi. L’introduction au 1er janvier dernier des nouvelles règles de solvabilité (SST) passe mal. Tout le monde s’accorde sur l’objectif et les principes. Il s’agit de prendre en compte les risques pour définir le niveau de fonds propres adéquat. Mais lors de la définition précise de ces normes, la Finma s’est montrée très restrictive. Les assurances n’apprécient pas. Interview de leur président.

L’industrie de l’assurance est en émoi. L’introduction au 1er janvier dernier des nouvelles règles de solvabilité (SST) passe mal. Tout le monde s’accorde sur l’objectif et les principes. Il s’agit de prendre en compte les risques pour définir le niveau de fonds propres adéquat. Le régime précédent n’intégrait ni les risques de marché (variation des cours) ni de crédit. Lorsqu’il s’est agi de définir les «détails», l’autorité de surveillance (Finma) s’est révélée très restrictive. Le débat sur le SST dure depuis des années. Mais il est loin d’être terminé, ainsi que le montre Erich Walser dans l’interview ci-dessous.

Le Temps: Est-ce que les réglementations dominent les discussions dans les assurances?

Erich Walser : C’est le thème majeur du moment, du test de solvabilité aux règles encadrant la prévoyance professionnelle. L’environnement de la prévoyance ne répond pas aux exigences économiques et démographiques. Le taux de conversion reste trop élevé. Le taux minimum est le résultat d’une décision politique et non d’une formule, et le «legal quote» (quote-part légale des excédents versés aux assurés) est à nouveau en discussion. La pression reste vive sur les assurances vie.

– Comment le débat politique va-t-il évoluer?

– Les dernières discussions ont rappelé l’énorme difficulté à sortir du statu quo. Le débat sur la révision de l’AVS l’a encore démontré. Je suis pessimiste sur les capacités de réforme de la politique suisse. Les blocages ne font pourtant pas disparaître les problèmes. Ce n’est pas seulement important pour les assurances, mais, à travers les caisses de pension, pour tous les citoyens et en particulier la génération active. Avant les élections, rien ne devrait avancer. Nous attendons du Conseil fédéral qu’il donne les impulsions nécessaires.

– Est-ce que la Suisse aurait besoin d’une réduction des prestations sociales aujourd’hui?

– Il ne s’agit pas de réductions mais de prestations adaptées aux données économiques et démographiques. La réduction du taux de conversion correspond certes à une baisse des prestations, mais c’est surtout une reconnaissance de la vérité démographique.

– Le monde bancaire doit résoudre la question des banques trop grandes pour faire faillite. Est-ce qu’une grande assurance suisse peut faire faillite?

– Théoriquement oui. Mais aucune indication ne va dans ce sens. Les assurances ont très bien traversé la crise. Et si un risque se présentait, le processus serait extrêmement long puisque les engagements envers les assurés sont protégés de multiples façons. Il est très invraisemblable qu’un client soit lésé. Contrairement à une banque, il ne peut y avoir le phénomène de course au guichet. La Finma a d’ailleurs déclaré que les grands assureurs ne faisaient pas courir un risque systémique.

– Dans quelle mesure une nouvelle crise de l’euro toucherait les assurances?

– Les placements en devises dans un pays correspondent aux engagements dans ce pays, ce que nous appelons la congruence. En outre, les montants investis par les grands groupes sont gérés activement.

– La Nationale, après d’autres, est sortie de l’assurance vie collective. Quel est l’avenir des assurances vie dans la prévoyance professionnelle?

– Il ne reste que dix compagnies dans cette branche. L’offre se réduit parce que les conditions-cadres ne sont pas correctes. Parallèlement, la demande ne cesse d’augmenter de la part des PME en quête de solutions d’assurance complètes. C’est la preuve d’un dysfonctionnement du système.

– Est-ce que le test de solvabilité suisse (SST) va accroître ou réduire la compétitivité des assurances suisses?

– Les nouvelles règles concernent l’ensemble des assureurs suisses. La question de la compétitivité se pose donc par rapport aux groupes extérieurs à la Suisse. Nous craignons que les assureurs suisses ne souffrent d’un handicap par rapport à la concurrence internationale. D’une part les réglementations européennes exprimées sous le nom de «solvabilité II» entreront en vigueur seulement en 2013. D’autre part les détails sont encore l’objet de débats et de discussions. La Finma est d’avis que l’assurance suisse profite de la mise en œuvre rapide de normes restrictives. Une dotation en fonds propres supérieure devrait, à son avis, rendre les groupes suisses plus compétitifs. C’est uniquement vrai si ces exigences de fonds propres ne sont pas excessives.

– Est-ce correct de dire que vous n’êtes pas satisfaits du calibrage des nouvelles règles?

– Nous ne sommes effectivement pas satisfaits pour l’instant du calibrage du SST. Je dis «pour l’instant», car les discussions se poursuivre sur le SST 2012, c’est-à-dire pour les comptes au 1er janvier 2012.

– Est-ce que le SST est une loi définitive ou un processus?

– La loi est en vigueur, mais c’est un processus. La situation au 1er janvier 2011 est connue. Pour le SST 2011, les assurances doivent fournir leurs documents jusqu’en avril prochain, pour les comptes au 1er janvier 2011. Mais pour l’année prochaine, nous avons des sujets en suspens, tant sur le contenu que sur le calibrage. Une marge de manœuvre persiste. Mais le SST ne s’est pas déroulé de manière optimale.

– Pourquoi n’êtes-vous pas parvenus à un compromis sur un projet qui a tout de même duré quatre ans?

– A ce jour, la Finma n’a toujours pas approuvé les modèles internes soumis par les compagnies d’assurances, alors que la loi est en vigueur depuis le 1er janvier. C’est problématique parce qu’il est impossible de planifier avec certitude si les modèles ne sont pas définis. La Finma a déclaré qu’il était possible de continuer comme en 2010, mais aucun assureur important ne dispose d’un modèle interne qui a été approuvé.

– Quelles seront les différences entre les règles suisses et européennes?

– Le SST démarre, mais les mesures d’application de la directive européenne «solvabilité II» ne sont pas encore connues. La comparaison est impossible, d’autant que la date d’entrée en vigueur de «solvabilité II» est incertaine. Le calibrage européen est encore en phase de test.

Sur la base des connaissances actuelles, nous pensons que, dans l’assurance vie, la loi suisse exigera nettement plus de fonds propres que la directive européenne «solvabilité II». Si la situation perdure, il en résultera un déficit de compétitivité pour les groupes suisses. Le besoin de fonds propres supplémentaires dépasse l’habituel handicap du «swiss finish».

– Les assurances dépendent considérablement de la courbe des taux d’intérêt utilisée pour définir les taux qui ne font courir aucun risque. Pourquoi vous distanciez-vous du régulateur sur ce point?

– En décembre, la Finma a introduit une solution transitoire. Elle définit les taux d’intérêt sans risque comme ceux des obligations de la Confédération. Au contraire, l’Union européenne a choisi les taux swaps (ndlr: produit dérivé financier, les taux de la Confédération sont plus bas que les taux swaps). Le problème tient au fait que les assureurs vie ont des engagements à remplir à très long terme (vingt-trente ans) alors que la plupart des obligations de la Confédération ont une échéance inférieure à quinze ans. Cette situation oblige à extrapoler les taux au-delà de quinze ans. C’est donc plus théorique. A notre avis, la méthode européenne est plus adaptée que celle du SST parce que plus proche du marché. La branche n’a pas la même approche que l’autorité de surveillance.

– Est-ce que l’actuelle hausse des taux d’intérêt favorise les assu­rances?

– Oui, une hausse régulière des taux d’intérêt profite au secteur. Elle réduit la valeur actuelle des engagements futurs et elle favorise les nouvelles affaires d’assurance vie. Le client préfère des taux d’intérêt plus élevés.

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