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Jimmy Wales, cofondateur de Wikipedia.
© Audoin Desforges/Pasco

Médias

Pour son créateur Jimmy Wales, «Wikipédia donne des outils, pas l’information finale»

Pour l’Américain à l’origine de l’encyclopédie participative en ligne, c’est aux lecteurs de se forger leur vérité à partir de faits neutres et objectifs. A l’occasion de son passage à Fribourg, il s’est exprimé sur sa nouvelle idée, Wikitribune, entièrement consacrée à l’information. Et il l’avoue: le modèle n’est pas encore abouti

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. La première est celle du journalisme, chamboulé par l’ogre numérique, par les fausses nouvelles, et que les pouvoirs politiques rêvent toujours de reprendre en main. Nous vous avons présenté le travail de 5 autres «Temps» dans le monde (semaine 1), les portraits de 4 journalistes qui font bouger les lignes (semaine 2) et les défis économiques du secteur (semaine 3). 

Sa création date de 2001. Désormais, Wikipédia ne se présente plus, tant son succès est planétaire. Avec près de 24 millions de visiteurs uniques par mois, la plateforme est le cinquième site le plus visité du monde. Elle propose plus de 45 millions d’articles, dont près de 2 millions en français et est traduite en 293 langues. Et si ces chiffres ne suffisaient pas à démontrer l’importance de l’encyclopédie participative, Jimmy Wales, son créateur, a été nommé en 2006 parmi les «100 personnes les plus influentes» dans la catégorie «Scientifiques et penseurs» par le Time Magazine.

En s’engageant en faveur d’un journalisme de qualité, l’Américain âgé de 51 ans a lancé, il y a tout juste une année, Wikitribune: un nouveau portail d’information dont l’objectif est de lutter contre les fake news. A l’occasion de son passage à Fribourg, Le Temps l’a rencontré.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a décidé à créer Wikitribune?

Jimmy Wales: Nous savons tous que les professions liées au journalisme souffrent d’une grande pression financière. Partout, nous assistons à des réductions massives d’effectifs et à des licenciements au sein des groupes de presse. Beaucoup de journalistes n’ont pas de travail. Beaucoup de journaux, locaux surtout, ont fermé. C’est bien sûr un problème. Il est clair que les plateformes d’information, les journaux et autres fournisseurs de nouvelles n’ont toujours pas trouvé le modèle d’affaires qui fonctionne à l’heure actuelle.

Pour Wikitribune, treize journalistes free-lance travaillent pour nous, en collaboration avec des journalistes citoyens et des contributeurs

Quel est le modèle d’affaires sur lequel repose cette idée?

Je n’ai pas encore tout à fait défini le modèle, mais j’y travaille. Je crois beaucoup dans les revenus liés aux abonnements. Le New York Times a par exemple bénéficié d’une montée en flèche du nombre d’abonnés. Ce qui est probablement dû à l’investiture de Donald Trump, car ses attaques contre les médias énervent les gens. Cette augmentation du nombre d’abonnements est un bon signe. Il faut se rendre à l’évidence que le modèle d’affaires lié uniquement aux publicités est réellement dévastateur pour le journalisme sérieux. Etre forcé de rivaliser pour obtenir le plus de clics est absurde. Il faut sans doute envisager un modèle hybride.

Où en est le projet, concrètement?

Nous publions régulièrement des articles d’actualité. Nous mettons constamment le logiciel à jour, afin de le rendre de plus en plus ouvert. Wordpress, le logiciel avec lequel nous avons commencé, est bien, mais trop fermé. Le processus est en cours.

Quel est le fonctionnement financier de Wikitribune?

Wikitribune fonctionne sur le même modèle que Wikipédia. Les membres de la communauté vérifient et revérifient tous les faits exposés dans les articles. Nous avons 13 journalistes free-lance, ou partiellement free-lance, qui travaillent pour nous en collaboration avec des journalistes citoyens et des contributeurs. Notre plateforme fonctionne grâce au crowdfunding. Et ceux qui font des dons deviennent membres de la communauté et peuvent ainsi ensuite avoir aussi leur mot à dire concernant les sujets publiés.

Les journalistes sont donc payés?

Oui, bien sûr. C’est important pour moi. Le pur journalisme citoyen produit des choses intéressantes, mais il n’est jamais parvenu à faire sa place dans le courant dominant du journalisme. Il y a certaines choses que même des gens gentils et réfléchis, qui ont pour hobby de travailler la nuit et les week-ends, ne peuvent pas faire. Le journalisme est un métier. Et ça prend beaucoup de temps. Il est nécessaire d’avoir des journalistes professionnels à plein temps pour être vraiment capable de réaliser des projets sur le long terme.

On dit de Wikipédia qu’elle est devenue une arme prisée contre la désinformation. Voulez-vous donner à Wikitribune le même statut?

Oui. La coopération entre les journalistes et les collaborateurs permettra d’établir un premier filtre. Mon objectif est d’être vraiment neutre. Nous serons uniquement basés sur les faits et nous comptons sur la communauté pour les vérifier. Ce modèle peut s’avérer efficace contre les fake news.

La plupart des fonds de Wikipédia viennent de petits donateurs, qui donnent 20 dollars, 20 euros ou 20 francs. Tous les ans, nous recevons plus d’argent qu’on n’en dépense.

Vous vous dites très confiant dans les faits et dans la réalité. Mais que faites-vous de l’interprétation de ces faits? Comment procéder pour en tirer la vérité?

C’est le modèle de Wikipédia. On ne prend pas de parti. Il y a souvent des débats très compliqués et très difficiles. Et ils nécessitent de faire un pas en arrière pour rapporter les faits de chaque parti de la bonne manière. Nous laissons finalement au lecteur le soin de comprendre et de décider. Wikipédia ne donne pas l’information finale, mais les outils pour commencer à explorer les questions. Je pense que c’est ce que les personnes veulent. Elles ne veulent pas seulement avoir un seul côté de l’histoire. Elles veulent aussi connaître la cause du débat.

A quel point le modèle d’affaires de Wikipédia est-il viable?

Il est solide. La plupart des fonds de Wikipédia viennent de petits donateurs, qui donnent 20 dollars, 20 euros ou 20 francs. Tous les ans, nous recevons plus d’argent qu’on n’en dépense. On améliore ainsi nos résultats d’année en année.

Oui, mais chaque année, vous demandez de l’argent.

Oui, exactement. Cultiver les donateurs est un processus continu. La plupart d’entre eux sont finalement contents que l’on soit stable financièrement. D’ailleurs, leur valeur commune est de vouloir que Wikipédia soit stable, sûre et survive sur le long terme. Je ne pense pas qu’ils donnent de l’argent parce qu’il y a une crise des médias.

Apparemment, cette communauté Wikipédia n’est pas enthousiasmée par l’idée de Wikitribune.

Ce n’est pas ce que j’ai entendu. On doit certes prouver que c’est le bon modèle, trouver notre voie. Mais je pense qu’ils devraient être plutôt enthousiastes. Ils sont nombreux à comprendre à quel point une communauté saine peut réaliser des choses incroyables.

Pourquoi les contributeurs bénévoles continuent-ils à travailler pour Wikipédia?

Il y a deux raisons. Travailler pour Wikipédia, c’est faire en sorte que le monde soit meilleur. C’est un travail très gratifiant et excitant. L’autre raison, c’est que c’est fun.

Pensez-vous avoir trouvé la voie suprême pour rassembler et stocker le savoir?

A l’heure actuelle, oui. Jusqu’ici tout va bien. Je précise qu’on ne crée pas du savoir. Notre encyclopédie dépend de sources secondaires. Ce que l’on fait vraiment, c’est collecter du savoir et évaluer des lignes éditoriales. Ceux qui créent l’information sont les scientifiques, par exemple.

Avez-vous vraiment confiance dans le potentiel de l’humanité?

Oui, mais pas naïvement. L’un des piliers de Wikipédia est de faire confiance, tout en plaçant des limites. Un nouveau venu qui ne se comporte pas bien est vite rejeté par la communauté. Toutefois, très peu de personnes sont véritablement malveillantes. Et s’il y en a, on peut les ignorer.

Votre parcours est assez atypique. Avant de créer la plus grande encyclopédie en ligne, vous avez commencé votre carrière sur le net avec le lancement de Bomis, un moteur de recherche érotique.

Oh, non, pas vraiment. J’étais un trader financier. C’est une vieille histoire. Ce n’est plus vraiment valable.

Plus valable? Mais vous l’avez fait, non?

Pas vraiment non. C’est juste une histoire que les gens aiment bien répéter. On avait un moteur de recherche avec plein de choses dessus. Dont certaines érotiques.

Il s’agit donc d’une fausse information?

Un journaliste a une fois dit que j’avais créé le Playboy d’internet. Ce n’est juste pas vrai. C’est le problème entre histoire et recherches… Les faits peuvent être répétés et exagérés avec le temps. C’est sans doute dû à la condition humaine.

Cette information est pourtant écrite sur votre page Wikipédia.

Oui… Il ne faut jamais oublier de regarder les sources.


Profil

1966 Naissance à Huntsville (Alabama)

1994 Début au sein de la société financière Chicago Options Associates

1996 Création de Bomis, un moteur de recherche érotique

2001 Création de Wikipedia

2017 Lancement de Wikitribune

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