Jean-Yves Hocher, directeur général délégué de Crédit Agricole, responsable de la gestion de fortune et de la banque d’investissement

«Pour Crédit Agricole, quitter la Suisse signifierait abandonner le métier de gestion de fortune»

S’il y avait un message à faire passer, ce serait celui-ci: Crédit Agricole a bien l’intention de rester en Suisse. Alors que nombre de banques étrangères quittent la place financière helvétique, et que les rumeurs bruissent concernant celles qui sont encore là, l’établissement français considère sa position en Suisse comme centrale. De passage à Genève la semaine dernière, Jean-Yves Hocher, directeur général délégué du groupe Crédit Agricole et responsable des activités de gestion de fortune et de la banque d’investissement, a tenu à le faire savoir. Il évoque également la montée en gamme de l’établissement, qui n’exclut pas de changer de nom pour sa banque privée.

Le Temps: Les rumeurs sont insistantes. Elles prédisent le départ de Suisse de plusieurs banques françaises. Qu’en est-il de Crédit Agricole?

Jean-Yves Hocher: Nous sommes confiants dans l’avenir de la place financière suisse et nous sommes très contents d’y être présents. L’idée de partir ne nous a jamais effleurés. Et ce, pour deux raisons: la Suisse est à la banque privée ce que la City est aux marchés financiers. On ne s’improvise pas centre de gestion de fortune du jour au lendemain. Il faut des compétences, un environnement spécifique, une masse critique, etc. Deuxièmement, Crédit Agricole gagne très bien sa vie ici. Des grandes fortunes sont toujours attirées par la Suisse, certaines choisissent même de s’y installer. Nous attendons beaucoup de l’équipe suisse pour développer les marchés asiatiques, moyen-orientaux et sud-américains.

– Croyez-vous à l’avenir de la place financière suisse, alors que les pressions étrangères continuent et que l’ère de la transparence impose des changements de modèles d’affaires?

– L’échange automatique d’informations offre des opportunités pour les acteurs de la banque privée. Et surtout, il permet enfin de mettre en palace un «level playing field» [les mêmes règles pour tous, ndlr] pour la branche, ce qui est une bonne chose. Il s’agit d’une évolution salutaire dont la Suisse saura tirer parti. Evidemment, le métier va évoluer. Nous allons par exemple davantage vers la gestion de fortune internationale. Cela nécessite des compétences particulières, qui ne se trouvent pas dans toutes les banques et permet une diversification géographique pour les personnes fortunées. C’est une façon pour nous de monter en gamme.

– Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour Crédit Agricole?

– Nous avons décidé de faire évoluer notre modèle d’une organisation où chaque entité fait elle-même tout ce dont elle a besoin à une organisation par ligne de métier mondiale où les entités se partagent ce qui est utile à tous. En Suisse, par exemple, nous avons des équipes qui proposent des solutions d’investissement pour l’ensemble des banques privées au sein de notre réseau international. Nous avons par ailleurs resserré les liens entre la banque privée et la banque d’investissement, car de grandes fortunes peuvent avoir besoin de ce genre de services. Et il faut être un grand groupe pour les offrir. Enfin, le public n’associe pas spontanément Crédit Agricole avec la gestion de fortune. C’est pourquoi nous avons réalisé une étude sur notre marque de banque privée.

– Comptez-vous changer le nom de votre banque en Suisse?

– La réflexion est toujours en cours, même si elle pourrait aboutir assez rapidement. Il s’agirait d’un changement à l’échelon mondial pour notre métier de gestion de fortune. Nous aimerions avoir un nom qui aurait davantage une consonance «gestion de fortune».

– Quel objectif vous étiez-vous fixés pour la gestion de fortune?

– Lors de l’annonce du plan à moyen terme du groupe Crédit Agricole SA, nous avions acté l’objectif d’une masse sous gestion de 108 milliards d’euros en 2016. Nous sommes aujourd’hui déjà à 111 milliards, malgré le travail de normalisation pour assurer que nos clients soient en conformité fiscale. La bonne performance des marchés a également été bénéfique.

– Vous dites que la Suisse est centrale. Comment cela se traduit-il dans les chiffres?

– La Suisse est l’une de nos quatre plateformes de gestion de fortune, avec la France, Monaco et le Luxembourg. Toutes sont chapeautées par une seule et même holding. Or, la banque suisse est de loin la plus importante puisque nous y gérons 46,5 milliards de francs, soit environ 40% de l’activité de banque privée. Pour Crédit Agricole, quitter la Suisse signifierait quitter le métier. En parallèle, nous développons la gestion «onshore» dans plusieurs pays européens. C’est le cas notamment en Italie, où nous avons désormais une équipe de banque privée rattachée à notre banque luxembourgeoise, qui, elle, détient la licence européenne.

– Le passage à l’ère de la transparence fiscale n’a-t-il pas rendu le métier moins rentable?

– La gestion de fortune reste l’un des métiers les plus rentables dans le contexte actuel. Et nous sommes correctement organisés pour couvrir les marchés mondiaux et nous développer.

– Vous parlez de «montée en gamme». Faut-il comprendre que Crédit Agricole impose désormais une limite minimum pour les comptes qu’il accepte de gérer en Suisse?

– Nous cherchons à attirer une clientèle très fortunée, des entrepreneurs par exemple. Plus de 50% de nos stocks sont représentés par des clients ayant plus de 25 millions de francs d’actifs sous gestion dans nos livres. Nous proposons des services à partir d’un million de francs, mais notre cœur de cible se trouve plutôt autour de 10 millions et plus.

– Avez-vous dû clôturer des comptes en raison de cette limite ou parce que des clients refusaient de se régulariser? Des clients français, par exemple?

– Quelques clients nous ont quittés, mais les plus grands clients étaient déjà en règle pour la plupart. Ceux qui ne l’étaient pas et qui n’ont pas voulu s’y plier sont partis d’eux-mêmes. Cela représentait une minorité de nos clients. Si bien que nous avons même pu compter sur un afflux net de fonds de 700 millions de francs l’année dernière. Vous savez, les Français qui venaient en Suisse pour des raisons fiscales n’allaient en règle générale pas dans une banque française…

– Pouvez-vous donc dire que, désormais, l’ensemble de votre clientèle est déclarée?

– C’est vrai en très grande partie. Pour tous les pays qui se sont déclarés ouverts à l’échange automatique d’informations, nous avons d’ores et déjà informé nos clients des évolutions en cours pour qu’ils tiennent compte de leur impact. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas en mesure d’attester de leur conformité fiscale, bien au contraire. D’ailleurs, le fait que notre masse sous gestion n’ait pas chuté montre que l’argent était déjà en grande partie déclaré.

– On l’a compris, Crédit Agricole n’a aucune intention de quitter la Suisse. Mais est-il alors imaginable de le voir procéder à des acquisitions?

– Sur ce point, nous considérons qu’il y a urgence à ne pas se presser. D’une part, il nous reste du travail à faire à l’interne pour que tous nos clients aient évalué leur situation. D’autre part, l’on se fera une meilleure idée de la qualité des fonds de commerce que l’on peut acquérir sur le marché lorsque les banques auront fait ce travail de mise en conformité de leur clientèle. Mais cela ne nous empêche pas de garder un œil ouvert.

– Dans quelle mesure la force du franc est-elle un problème?

– Un groupe international comme le nôtre a toujours tendance à relativiser les effets monétaires. Quand une devise monte un jour, une autre descend le lendemain. Nous prenons donc tout cela avec une certaine philosophie. Il est évident que nos charges suisses ont augmenté. Mais nos revenus en franc ou en dollar, qui est bien remonté ces derniers mois, ont également augmenté.