Renforcement des fonds propres, nouvel organigramme, redimensionnement de la banque d’affaires et programmes de réduction des coûts. Le menu figurant à l’agenda de la conférence de presse de mercredi matin à Zurich était pour le moins chargé. Tidjane Thiam, le nouveau directeur de Credit Suisse depuis juillet, n’a pas eu trop de l’heure qui lui était impartie pour répondre aux multiples questions des médias, avant de filer pour Londres où s’est tenue la journée des investisseurs du groupe.

Une augmentation de capital de 6 milliards
Annoncée mercredi, l’augmentation de capital de 6,05 milliards de francs, répartie en deux tranches – 1,35 milliard réservée aux investisseurs privé, plus 4,7 milliards proposés à la souscription pour les actionnaires existants – était un point très attendu de la journée. Au préalable, un montant allant jusqu’à 8 milliards avait été évoqué par les médias.
Damien Lanternier, gérant de fonds auprès de La Financière de l’Echiquier, juge cette augmentation de capital «entièrement suffisante». «Elle va permettre à Credit Suisse de tirer un trait sur son problème de ratio de fonds propres et, ainsi, de pouvoir se concentrer sur la croissance organique et ses activités les plus lucratives», a-t-il jugé.

Plus prudent, Loïc Bhend, analyste chez Bordier & Cie, estime que cette levée de capital est «le minimum syndical» puisqu’elle permettra de porter le ratio d’endettement de la banque à 3,6% seulement, contre 3,5% exigé par les autorités helvétiques. «Avec un ratio de fonds propres de 12,2% qui en résulte, soit dans le bas de la nouvelle fourchette d’objectif (entre 12% et 13% annoncée hier), Credit Suisse n’aura a priori pas beaucoup de marge pour redistribuer à ses actionnaires», prévient-il. Autrement dit, les dividendes pourraient s’en voir affectés à l’avenir.

Lire aussi: «Les grandes banques suisses seront les plus solides du monde»
Lire aussi: «Une direction réorganisée de fonds en comble»

Une banque d’affaires rétrécie

Credit Suisse va réorganiser en profondeur sa stratégie. Trois nouvelles divisions régionales seront créées, incluant la Suisse, l’Asie-Pacifique ainsi que International Wealth Management, une unité qui réunira les activités de gestion de fortune en Europe, en Amérique latine et en Afrique. S’y ajouteront deux divisions supplémentaires – intitulées Global Markets et Investment Banking and Capital Markets – qui soutiendront les trois unités régionales.

Pour le reste de la banque d’investissement, le groupe réduira de manière conséquente les activités de type «macro», alors que celles de «prime brokerage» seront «optimisées».
En tout, la banque prévoit d’économiser 3,5 milliards de francs d’ici à 2018, tout en réinvestissant 1,5 milliards. Sur une base nette, sa base de coûts devrait diminuer de 2 milliards pour être ramenée entre 18,5 et 19 milliards d’ici trois ans, comparé à 20,7 milliards à fin juin de cette année. Pas assez pour convaincre Lhoïc Bhend: «La réduction de la banque d’investissement apparaît comme plus mesurée qu’attendu, explique-t-il, jugeant qu’il s’agit plus d’une «dilution au sein des autres divisions de l’établissement qu’une véritable réduction.»


1600 postes biffés en Suisse sur trois ans
Ces coupes aussi un impact sur les effectifs du groupe, qui comptait 48 100 employés à fin septembre. Londres devrait payer le plus lourd tribut avec près de 2000 emplois menacés selon l’agence Bloomberg. En Suisse, une réduction des effectifs de 1600 personnes en Suisse est prévue d’ici trois ans, ce qui représente entre 500 et 600 postes biffés par année. «Avec 17 100 employés qui travaillent en Suisse, ces réductions d’emplois pourront être entièrement gérés via des fluctuations naturelles. Ce n’est pas un bain de sang mais un programme raisonnable», a relativisé Tidjane Thiam.
Contactée par Le Temps, Denise Chervet, directrice de l’Association suisse des employés de banques (ASEB), admet que l’objectif visant à biffer 1600 postes en Suisse sur trois ans puisse être atteint par la voie des fluctuations naturelles. Elle appelle à un dialogue avec le personnel et les partenaires sociaux. Mais un autre élément l’inquiète, à savoir l’augmentation de la masse de travail pour ceux qui resteront au sein de Credit Suisse. «On ne peut pas couper encore et encore dans les effectifs et réclamer toujours plus de profits aux employés», juge-t-elle.
Aux Etats-Unis, le transfert de portefeuilles annoncé, et de leurs quelque 2000 gérants, vers Wells Fargo, qui est prévu d’ici à début 2016, pèsera aussi sur les effectifs de la banque zurichoise. En parallèle, dans la gestion de fortune, quelque 1000 emplois seront créés, a toutefois souligné Tidjane Thiam.

Éditorial: «Credit Suisse prend enfin le virage de l’après-crise»

Acquisitions prévues en Suisse
Mesure inattendue, Credit Suisse prévoit de placer en bourse entre 20 et 30% du capital de son activité de banque universelle helvétique d’ici 2017. «Nous voulons participer à la consolidation du marché en Suisse», a précisé Tidjane Thiam.
Parmi les 11 membres que compte la direction, six sont nouveau dans l’organigramme présenté hier, alors que cinq quittent la banque. Grand perdant de cette transformation, Hans-Ulrich Meister, qui co-dirigeait depuis 2008 l’unité «Private Banking & Wealth Management», réunissant à la fois la gestion de fortune et les activités en Suisse, aux côtés de l’américain Robert Shafir, quitte la direction du groupe en même temps que ce dernier. Pendant un temps pressenti pour succéder à Brady Dougan, le Zurichois voit son poste biffer au profit de deux ses anciens subordonnés. A savoir, Thomas Gottstein, qui dirigera la banque universelle en Suisse, ainsi que Iqbal Kahn, à la tête de la division International Wealth Management. Le premier est issu de la banque d’affaires de Credit Suisse, alors que le second a rejoint le groupe en 2013 comme directeur financier de l’unité Private Banking & Wealth Management. Agé de moins de 40 ans, il était auparavant partenaire chez Ernst & Young, en charge du secteur bancaire et du marché des capitaux.

La bourse sceptique, les analystes convaincus
Si les marchés ont sanctionné le titre mercredi, qui a clôturé la séance en recul de 3,6% à 24 francs, les analystes se montraient plus convaincus. Ceux de J. Safra Sarasin conseillent désormais d’acheter l’action Credit Suisse. «Le repositionnement de la banque est crédible à nos yeux», estiment-ils. Quant à Laurent Bakhtiari, analyste chez IG (Suisse), il souligne que c’était pour Tidjane Thiam «le moment où jamais pour prendre de telles mesures» «Cela peut paraître dramatique, mais [Tidjane] Thiam ne fait rien d’autre que ce qui aurait dû être fait il y a bien longtemps par [Brady] Dougan: développer des activités profitables, s’étendre en Asie et réduire les activités présentant un levier important», a conclu l’analyste.