A peine quelques jours après le rejet de l'initiative visant à limiter la population étrangère à 18% par les associations faîtières de l'économie, soutenu par le patron d'UBS Marcel Ospel, c'est au tour du Credit Suisse Group de monter au créneau (Lire Le Temps du 23 août). La banque vient en effet de publier une vaste enquête sur les conséquences de la pénurie de main-d'œuvre sur le marché du travail et sur la croissance de l'économie helvétique.

Ce décalage de quelques jours avec la prise de position des milieux économiques n'inquiète pas Alois Bischofberger, economiste en chef du Credit Suisse. «Ce n'était qu'une question de délai pour terminer l'étude, explique-t-il. Aujourd'hui, nous la mettons à disposition. Ce sont des données chiffrées destinées à contrer cette initiative.»

La ligne de l'argumentation du Credit Suisse Group est identique, sauf qu'elle s'appuie en effet sur des données statistiques en donnant le reflet de la situation actuelle du marché du travail et des perspectives à plus long terme. L'étude met en relief que la pénurie de main-d'œuvre est déjà une réalité et qu'à plus long terme elle s'aggravera encore si rien ne change au niveau de la politique de l'immigration poursuivie depuis des décennies en Suisse. Elle la remet d'ailleurs en question. Cette politique serait à l'origine de la pénurie actuelle. L'étude met en cause l'immigration de main-d'œuvre avec un taux de qualification bas destinée aux secteurs de la construction, du tourisme et de l'hôtellerie.

«Les conséquences sont qu'aujourd'hui 40% des étrangers n'ont aucune formation dépassant le niveau de l'école primaire, explique Sara Carnazzi, économiste. Ils ne correspondent pas aux exigences actuelles de l'économie.» En clair, cela signifie qu'il faudrait favoriser plus fortement l'immigration de personnes plus qualifiées pour équilibrer les forces de travail en Suisse.

La pénurie de travailleurs aura aussi comme conséquence, selon l'étude, une pression à la hausse des salaires, avec à terme un risque d'inflation. «Si les entreprises n'ont pas assez de main-d'œuvre, elles devront payer des salaires plus élevés à leurs employés pour pouvoir les garder, souligne Sara Carnazzi. Cela peut avoir un effet négatif sur la croissance, avec à moyen terme une véritable spirale inflationniste.» Autre point noir déjà connu depuis longtemps: la démographie défaillante de la Suisse. Son évolution à long terme fixe des limites supplémentaires au marché du travail (voir graphique). La population active continuera de croître légèrement au cours de la décennie qui débute, mais commencera à baisser sensiblement à partir de 2010. Aujourd'hui déjà, moins de 3,8 millions de personnes actives cotisent pour les assurances sociales sur les 7 millions environ que compte la population. Une situation qui ne s'arrangera pas d'après l'étude. Selon les derniers chiffres à disposition, le taux de natalité en Suisse est de 1,27 enfant en moyenne par femme en âge de procréer, alors que l'étude table sur un niveau équivalant à celui des pays nordiques, qui se situe à 1,8 enfant.

Pour encourager la natalité en Suisse, le Credit Suisse Group n'hésite pas à inciter les entreprises à prendre toutes les dispositions nécessaires: amélioration des conditions du travail à temps partiel, création de crèches ou déductions fiscales pour une garde extérieure des enfants, sans toutefois revenir sur l'assurance maternité «refusée par le peuple». Les femmes représentent donc à nouveau un réservoir de main-d'œuvre, tout comme les étrangers, pour soutenir la croissance de l'économie suisse… jusqu'à la prochaine crise.