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Et si Credit Suisse ou UBS quittaient la Suisse?

Rien n’est exclu, même pas de quitter le pays, disait Sergio Ermotti, patron d’UBS il y a quelques semaines. Des actionnaires de Credit Suisse lui recommandent de déplacer une partie de ses opérations. Crédible?

Les banquiers suisses ont-ils des envies de départ? Il y a quelques jours, c’était UBS. «Rien n’est sûr à 100%», avait expliqué Sergio Ermotti, dans une interview à Bloomberg Markets. Pas même le fait qu’UBS reste en Suisse, avait-il alors lâché. La question n’arrivait pas par hasard. Quelques semaines plus tôt, par exemple, la banque Nordea avait décidé de déplacer son siège de Stockholm à Helsinki, notamment pour des raisons réglementaires.

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«Ils ne sont pas opportunistes. Il y a un niveau où trop, c’est trop», avait soutenu Sergio Ermotti, à propos de la réglementation, ajoutant que «rien ne doit être pris pour acquis.» Nordea n’est pas majoritairement détenue par des actionnaires suédois, tout comme UBS n’est pas davantage en mains suisses, a poursuivi Sergio Ermotti.

Retour de First Boston

Pas plus que les actionnaires de Credit Suisse ne sont majoritairement suisses. Car, c’est de la deuxième banque helvétique qu’il est question cette semaine. Le fonds d’investissement zurichois RBR Capital Advisors qui détient 0,2% du capital de l’établissement a lancé lundi soir un plan de démembrement, où il suggère de séparer la banque d’investissement de la gestion de fortune et de la gestion d’actifs. La première pourrait être domiciliée ailleurs qu’en Suisse, à l’instar de First Boston, l’ancienne filiale de banque d’affaires de Credit Suisse aux Etats-Unis.

D’abord fermement opposé à son plan, le premier actionnaire de Credit Suisse (9% du capital), l’Américain Harris Associate a ensuite expliqué au Financial Times que certains points, comme la redomiciliation de la banque d’affaires aux Etats-Unis méritaient réflexion. Des propos «pris hors de leur contexte», a cependant nuancé le responsable des investissements David Herro, contacté par Le Temps.

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Le débat n’est pas tout à fait nouveau. «Les banques disent régulièrement qu’elles aiment la Suisse, mais que rien n’est éternel. Ces discours font souvent allusion aux développements de la surveillance ou de la régulation en Suisse», explique Luc Thévenoz, professeur de droit bancaire à l’Université de Genève. Mais, rappelle l’expert, «le siège a une importance historique et d’image, en particulier pour la gestion de fortune qui est justement l’activité la plus prospère d’UBS et Credit Suisse. En outre, la réglementation suisse reste souvent moins invasive que celle des principales places financières où elles pourraient souhaiter se relocaliser.»

Avantage concurrentiel du «Swissness»

Sergio Ermotti l’admettait d’ailleurs: «Nous nous sentons comme une organisation basée en Suisse et le «Swissness» est un avantage concurrentiel. Mais la réalité est qu’il faut trouver un équilibre entre ces aspects et le fait que l’on ne peut pas être dans une situation qui crée un désavantage concurrentiel.» Du côté de Credit Suisse, on ne commente pas directement l’idée d’une redomiciliation. La banque s’est en revanche positionnée en général sur la proposition de Rudolf Bohli et de RBR, disant préférer se «concentrer sur la mise en œuvre de sa stratégie, conçue pour être développée sur trois ans.»

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De fait, le déplacement de tout ou partie d’une banque, par exemple aux Etats-Unis, pour profiter d’exigences plus faibles en capital est peut-être un mirage. Credit Suisse dispose déjà d’une entité juridique aux Etats-Unis, dont la Réserve fédérale assure la régulation. Cette dernière fixe les exigences de capitaux en fonction de tests de résistance imposés aux banques. Or, à en croire les documents de la banque, son niveau de fonds propres dits «tier one», c’est-à-dire les fonds propres durs, atteint 17,6% au deuxième trimestre. Pour l’ensemble du groupe, le niveau est de 13,3%. Plus faible, donc. Et les faits sont têtus: pour le levier d’endettement aussi, le niveau est plus élevé aux Etats-Unis que pour le reste du groupe (5,8%, contre 3,8%).

Cela, sans compter le coût lui-même de créer de nouvelles entités juridiques, la banque en ayant déjà fait l’expérience avec la création de l’entité suisse, qui a occasionné un travail «gigantesque», selon une source à la banque. Sans prendre en considération non plus le fait qu’une banque d’affaires autonome doit trouver de nouvelles sources de financement et ne pourrait plus compter sur celles du groupe.

Grave pour la Suisse?

La Suisse survivrait-elle au départ de l’une ou des deux plus grandes banques? «Ce serait un problème énorme pour l’image de la place, estime Christian Bretscher, directeur de l’Association des banques zurichoises. A cela s’ajouteraient «le risque de perte d’emplois – et des emplois de bonne qualité –, d’impôts, les conséquences pour les fournisseurs, pour l’immobilier, etc.»

Luc Thévenoz est plus nuancé: «Il est probable que les banques gardent de toute façon des activités en Suisse, surtout liées à la gestion de fortune et à la banque de détail, l’effet sur l’emploi ne serait peut-être pas aussi marqué. En outre, cela diminuerait le risque systémique pour la Suisse et enlèverait un poids au régulateur, qui devrait seulement se préoccuper des filiales en Suisse d’un aussi grand groupe bancaire», ajoute le spécialiste qui estime que, pour l’instant, l’image de la Suisse, l’effet stabilisateur de la banque de détail restent plus importants, d’autant que «même si les banquiers se plaignent, l’environnement réglementaire n’est pas plus onéreux qu’aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Europe.»

Egalement sceptique sur un déménagement, Christian Bretscher ajoute qu’en réalité, les deux grandes banques ont encore plus misé sur la marque suisse ces dernières années et qu’elles se sont rapprochées des acteurs locaux et de la politique. Des discussions, plus que des préparations de cartons, à ce stade.

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