Un nom inconnu du public, un secteur d’activité obscur, une seule mention dans les médias suisses ces quatre dernières années. L’entreprise neuchâteloise CloudBees n’était jusqu’à présent connue, en Suisse, que par une fraction d’initiés. Désormais, la société entre dans une nouvelle dimension. Jeudi, la multinationale a passé le cap du milliard de dollars de valorisation, via une nouvelle levée de fonds de 150 millions de dollars. Elle entre ainsi dans le cercle très restreint des «licornes» suisses, nom donné aux entreprises privées valant plus d’un milliard.

Ce vendredi matin, juste après un tour en ski de fond, Sacha Labourey répond à nos questions en visioconférence. «Honnêtement, que CloudBees devienne une licorne, cela ne me fait rien. Je suis ingénieur à la base, j’aime aider les petits entrepreneurs autour de moi et je ne vais pas commencer à contacter les autres dirigeants suisses de licornes pour créer un cercle», affirme le cofondateur et directeur stratégique de la société. «Mais par contre, ce nouveau statut de licorne est très important pour nos clients, c’est une reconnaissance majeure de notre sérieux et de notre potentiel.»

Développement accéléré

Au fait, que réalise CloudBees? «Nous aidons les entreprises à automatiser le développement et le déploiement de leurs logiciels, poursuit Sacha Labourey. Aujourd’hui encore, de très nombreuses sociétés développent des programmes selon un schéma très lent: codage, test, validation, montée en charge puis déploiement. Cela peut prendre jusqu’à dix-huit mois au total. Nos systèmes permettent un développement en continu, sans friction, pour que les logiciels soient améliorés en permanence.» Le cofondateur de Cloudbees prend l’exemple d’Amazon, dont des parties du site web sont mises à jour toutes les dix secondes: «Tout doit se faire en continu, sans intervention manuelle, pour des résultats rapides.»

Parmi les clients de CloudBees se trouvent HSBC, Morningstar, Salesforce ou encore l’Armée de l’air américaine. «Le logiciel est partout et les besoins pour améliorer les mises à jour sont colossaux. A elle seule, la banque HSBC compte 25 000 développeurs», poursuit Sacha Labourey. Son entreprise, qui s’adresse surtout à des multinationales et de grandes organisations, compte plusieurs banques suisses comme clientes.

500 employés

La levée de 150 millions de dollars cette semaine s’ajoute aux 96,5 millions reçus précédemment. CloudBees, proche de la rentabilité, devrait réaliser 125 millions de chiffre d’affaires cette année, en croissance annuelle de 30%. L’entreprise, fondée en 2010, compte aujourd’hui environ 500 employés, la majorité hors de Suisse. «Le but est de recruter 100 nouveaux collaborateurs ces 100 prochains jours», affirme Sacha Labourey.

Que représente Neuchâtel pour la société? «J’y ai toujours vécu et c’est ici que nous avons notre plus grand bureau au niveau mondial, avec une trentaine de collaborateurs, détaille Sacha Labourey. Mais la localisation n’a pas vraiment de sens. CloudBees est inscrite au Delaware, les communiqués de presse sont signés de San José, en Californie, et nous comptons des employés sur plusieurs continents. Alors je ne peux pas vous dire que nous sommes une société suisse ou américaine… Cela n’est pas important.»

«Une frustration»

La multinationale, qui n’a pour l’heure pas de plan pour entrer en bourse, ne compte aucun acteur suisse dans son capital. Pourquoi? «Simplement parce qu’aucun n’a voulu prendre de risque au début. C’est une frustration, non pas pour notre société, qui a attiré des investisseurs internationaux, mais pour toutes les autres start-up suisses. On a tout pour bien faire en Suisse, un écosystème remarquable, mais des investisseurs encore trop frileux. La situation s’est légèrement améliorée, mais on n’est qu’à 10% de nos capacités, en Suisse, pour financer les start-up.»

Combien de licornes compte la Suisse? «Nous en avons dénombré au total 27 depuis 2013. Et 13 d’entre elles ont acquis ce statut entre 2019 et 2021. Et nous avons repéré en plus 33 sociétés qui pourraient devenir des licornes d’ici deux à cinq ans», affirme Thomas Dübendorfer, président du groupe suisse de business angels dans le domaine IT Sictic. Parmi ces licornes, citons Nexthink, Mindmaze ou encore Wefox.

Davantage d’argent

Selon Thomas Dübendorfer, «seuls 14% des 2,8 milliards de dollars investis dans des start-up suisses entre janvier et novembre 2021 provenaient d’investisseurs helvétiques, le reste venant de l’étranger. La plupart des Suisses n’ont investi que dans des tours de table d’une taille totale inférieure à 15 millions de dollars.» Selon Thomas Dübendorfer, «dans les tours de table «seed stage» (jusqu’à 2 millions), il est plus facile de trouver des investisseurs suisses. Pour les tours de croissance ultérieurs, c’est extrêmement difficile car il n’y a ici pas de grands fonds de croissance.»

Stefan Kyora, coauteur du Swiss Venture Capital Report, «il y a un nombre beaucoup plus important d’investisseurs suisses et les tours de financement sont actuellement plus nombreux. La part des start-up capables d’attirer des acteurs financiers est donc en augmentation. D’autre part, le financement des licornes est une activité mondiale et je pense que la localisation du siège social ne joue pas un rôle majeur dans la décision d’acteurs d’investir dans une licorne.»

L’exemple Wefox

Le fait que les licornes suisses aient de plus en plus d’employés à l’étranger est-il un problème? «Tant que le taux de chômage est aussi bas, je ne vois pas d’autre moyen de croître rapidement, répond Stefan Kyora. Le seul risque que je vois ici est que les entreprises qui ont été fondées en Suisse déplacent leur siège dans d’autres pays où il est plus facile de trouver des talents expérimentés – c’est par exemple la raison pour laquelle Wefox a transféré sa direction à Berlin, où se trouve aujourd’hui la plus grande partie de l’équipe.»


Lire aussi: Neuchâtel en quête d’un troisième souffle économique