Le Temps: Où en est le projet Swisswoodhouse? Emmanuel Rey: Après la phase de recherche et développement, la demande de permis de construire pour la réalisation du premier bâtiment, à valeur de prototype, a été déposée cet été dans une commune lucernoise. La configuration projetée est un bâtiment de trois étages avec attique, totalisant 16 logements de typologies diverses. La mise en service de ce premier édifice devrait intervenir en principe en 2013.

– Comment en êtes-vous arrivés à adapter le concept de l’habitat modulaire au logement collectif?

– Disposant d’une longue expérience dans la construction modulaire en bois, notamment dans le domaine des écoles et de la maison individuelle (lire plus haut, ndlr), nous avons travaillé au développement d’un projet permettant de concilier la densification urbaine, la construction écologique, l’adaptabilité des logements et la qualité de vie.

Notre réflexion a notamment porté sur la définition de l’échelle adéquate pour les bâtiments de logement, en tentant de créer une alternative à la villa individuelle pour densifier le tissu urbain ou suburbain, tout en évitant le risque d’anonymat que peuvent présenter certains grands ensembles. Il en résulte un immeuble modulaire de trois à quatre étages, avec deux ou trois appartements par étage, et qui offre des espaces de rencontre.

– En quoi ce type de logement est-il évolutif? – L’idée est de pouvoir répondre à l’évolution socio-économique des ménages, en offrant une plus grande modularité des logements et une évolutivité accrue à l’intérieur des appartements. Cette volonté d’augmenter les possibilités d’adaptabilité et d’individualisation du logement se retrouve au cœur du projet Swisswoodhouse. Le concept de base repose en effet sur un module de 22 m2 préfabriqué en bois, qui peut être affecté à divers types d’espaces tels que hall, cuisine et coin repas, salle à manger familiale, living, chambre avec sanitaire, chambre avec dressing, bureau, espace de jeux, loggia, etc. Sur la base de ce «catalogue», les usagers conçoivent le plan de leur futur appartement, en agrégeant le nombre de modules désirés. Dans le futur, il sera possible ainsi de modifier certains éléments intérieurs de manière plus aisée que dans une construction traditionnelle.

– Au niveau de la fabrication, en garantissez-vous l’écocompatibilité?

– Absolument. La construction en bois repose sur une ressource naturelle locale et renouvelable et se révèle en outre particulièrement rapide, la préfabrication permettant de réaliser la majeure partie des travaux dans un milieu protégé des variations climatiques auxquelles est soumis un chantier traditionnel.

– Avec quels matériaux travaillez-vous? – La majeure partie de la construction repose sur l’utilisation de bois indigène, à l’exception d’éléments préfabriqués en béton pour l’épine dorsale regroupant les gaines techniques au centre du bâtiment et pour la couche supérieure des planchers (masse nécessaire au niveau acoustique).

– Atteignez-vous la norme ­Minergie-P?

– Le projet s’est attaché à intégrer des aspects de haute qualité environnementale, grâce notamment à un standard énergétique élevé, équivalent à Minergie-P-ECO, à l’intégration d’énergies renouvelables (pompe à chaleur sur sondes géothermiques, panneaux photovoltaïques et capteurs solaires thermiques) et à la valorisation du bois indigène pour la construction. Le projet est en particulier compatible avec les objectifs de la société à 2000 watts (soit environ un tiers de la consommation moyenne actuelle).

– Comment pouvez-vous anticiper l’équilibre architectonique final en fonction des demandes diverses des propriétaires?

– Le concept du bâtiment, en particulier au niveau de sa structure, de ses façades et des ouvertures à choix, a été développé de sorte que l’expression architecturale de l’ensemble garde sa cohérence malgré les variations d’un appartement à l’autre.

– Pensez-vous que les habitats modulaires seront les logements de demain?S inscrivant dans une perspective à long terme, les réflexions sur le bâti ne peuvent plus faire l’impasse sur certaines évolutions démographiques déjà en cours, induites notamment par la mutation de la structure familiale et l’émergence d’une société de longue vie.

Les projections statistiques révèlent par exemple qu’en 2030, la part des ménages de plus de deux personnes ne sera plus que de 24% en Suisse. La majorité des ménages sera alors composée soit d’une personne seule (41%), soit de deux personnes (35%). Ces changements induisent de réels questionnements par rapport au parc immobilier existant, qu’il s’agira de transformer ou de remplacer. Dans ce contexte d’évolution continue des besoins, la demande de constructions modulaires va sans doute augmenter dans les années à venir.

Il peut sembler illusoire de vouloir réagir à la complexité des enjeux inhérents à la problématique du logement avec une seule et unique réponse. Néanmoins, dans la perspective d’une certaine inadéquation du parc immobilier existant aux besoins futurs et de la nécessité de développer des solutions à la durabilité accrue, les réflexions en termes de modularité et d’adaptabilité vont rencontrer un écho grandissant.

– Y a-t-il déjà une forte demande de la part des particuliers?

– Le projet suscite beaucoup d’intérêt de la part d’investisseurs souhaitant construire un immeuble entier (en location ou PPE), de particuliers intéressés par le concept ou encore de coopératives d’habitation en quête de nouvelles visions.

– Ce projet rentre-t-il dans les critères de l’écoquartier?

– Swisswoodhouse s’y inscrit pleinement tant par son échelle et sa philosophie que par sa flexibilité, son potentiel de mixité intergénérationnelle et ses performances environnementales. Le «catalogue» des modules permet aussi de créer des espaces communs et le toit peut être entièrement aménagé en terrasses propices aux réunions entre voisins, si tous les acquéreurs le souhaitent.

– Ce type d’habitat est-il meilleur marché qu’un logement traditionnel?

– Il ne s’agit pas ici de viser le segment du logement le moins cher possible. Notre projet a l’ambition d’atteindre une modularité fonctionnelle et un standard environnemental en avance sur son temps avec un coût de réalisation réaliste et abordable aujourd’hui.

Propos recueillis par G. S.