La pandémie a bouleversé nos vies comme nos certitudes dans de multiples domaines. «Le Temps» a décidé de marquer cette période avec un numéro hors-normes le samedi 13 juin. Cette édition sera composée d’un récit de la pandémie et explorera les points de bascule de notre organisation politique, économique, sociale ou encore culturelle et sanitaire après le confinement. A cette occasion nous avons décidé d’organiser pendant plusieurs semaines des discussions en ligne avec des experts pour évoquer les conséquences de cette crise et le monde d’après.
 

La crise du Covid-19 a conduit les gouvernements et les banques centrales à procéder à de lourdes interventions budgétaires. Elles atteindraient pas moins de 4,1% du PIB mondial, dont la moitié provenant des Etats-Unis, selon Andres Sanchez Balcazar, responsable des obligations globales et Sabrina Khanniche, économiste senior, tous deux auprès de Pictet Asset Management. En Europe, elles représenteraient 3% du PIB, au Japon 10%.

Pourquoi les Etats ont-ils décidé de s’endetter? Avaient-ils le choix? Devront-ils en faire encore davantage pour relancer des économies mises à l'arrêt? La montagne de dette va-t-elle pénaliser les générations futures?

Pour en discuter, nous avons ouvert le débat avec Mathilde Farine, journaliste économie et finance pour «Le Temps». Découvrez ses réponses ci-dessous:

  1. Question posée par Dahy :
    Dettes publiques ou dettes éternelles?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:10

    Aucun gouvernement n’a aucune dette. La dette n’est pas nécessairement une mauvaise chose, elle permet de financer des projets d’infrastructures, de donner les moyens à l’économie de prospérer. Le problème survient lorsqu’un pays a tellement de dette qu’elle étouffe sa croissance. On en est très très loin en Suisse.


  2. Question posée par thib :
    L'augmentation indéfinie de la dette ne démontre-t-elle pas que nous avons atteint un plateau de la productivité et que nos systèmes politico-économiques ne sont stables qu'avec une croissance de 3%, que la science ne peut plus offrir?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:30

    Il est faux de croire que les dettes publiques augmentent sans cesse. Depuis 2006, la Suisse a réalisé des excédents budgétaires qui lui ont permis de rembourser une partie de sa dette, année après année. 

    En outre, la Suisse et la zone euro seraient certainement très contentes d’enregistrer 3% de croissance par année en moyenne. Contrairement aux Etats-Unis, où la croissance est sensiblement plus forte. En Europe, on en est loin, le potentiel de croissance de ces pays se situe bien en dessous. Et, paradoxalement, c’est pour beaucoup un problème d’investissement, privé et public. On a vu des efforts de relance bien plus importants outre-Atlantique après la crise financière.


  3. Question posée par oliver :
    L'argent hélicoptère se déverse sur les actifs et peu dans l'économie réelle. Ceci favorise les bulles et non l'investissement productif. Ceci ouvre la voie à une crise majeure: endettement, augmentation des inégalités... Qu'en pensez vous?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:31

    Il est encore difficile d’analyser les résultats de ces politiques dites « helicopter money» parce que, même si on en parle beaucoup, il y en a en réalité eu assez peu. Mais je ne serais pas aussi pessimiste que vous: c’est une mesure de très court terme qui peut aider des ménages parmi les plus pauvres asphyxiés par une crise et qui n’ont plus les liquidités nécessaires pour payer leurs charges les plus pressantes.


  4. Question posée par Edelweiss :
    Patrick Artus affirme qu'il n'y a plus aucun problème de dette publique puisque les banques centrales comme la BCE ont déjà acheté 20 à 30% du stock émis (environ 80% du PIB). De ce fait, elles rachètent toute la dette additionnelle émise. Il n'y a de fait plus d'augmentation donc de problème de dette publique. Trop beau pour être vrai? Jusqu'où aller? Faut-il dormir tranquille et si non quel est le point précis ou ce raisonnement est faux et va déraper et comment répéter ce moment? Le jour où l'on proposera dans certains pays un prix différent si règlement en autres monnaies ou en or?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:33

    Il a raison, les banques centrales rachètent tellement de dette publique qu’il ne peut y avoir de crise à court terme. Et même à moyen terme, la capacité financière des banques centrales est sans limite puisqu’elles émettent elles-mêmes la monnaie. Le problème peut se poser si la hausse est telle qu’elle entraîne de l’inflation. On n’est pas là. En fait, ces dernières années, c’est même l’inverse: les banques centrales ont dû lutter contre les pressions déflationnistes.


  5. Question posée par Julie :
    D'où vient l'argent qui est utilisé pour les plans de relances?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:09

    Si on prend la Suisse, à court terme, la Confédération peut puiser dans ses réserves. Comme l’administration fédérale des Finances l’a dit fin mars, elle dispose d’«importantes liquidités disponibles». Mais au vu des montants, elle aura également recours aux marchés des capitaux. Le volume des créances comptables à court terme passera d’environ 6 milliards à 12 milliards de francs.


  6. Question posée par PLB :
    Cette dette sera financée par de la création de monnaie massive. Donc, elle va enfler mais vaudra-t-elle autant qu'on le dit? Les Etats-Unis nous font le coup depuis des années en dévaluant leur dollar et du coup, c'est nous qui payons leur déficit indirectement. Que pensez-vous de l'évolution des taux d'intérêts à court et moyen terme? Merci pour votre attention et cordiales salutations.
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:30

    Il y a plusieurs questions. Commençons par les Etats-Unis: oui, les créanciers étrangers soutiennent le train de vie des Américains, mais s’ils le font c’est parce qu’ils considèrent cela comme un investissement sûr, ou relativement sûr, et que cela leur convient. A noter que la dette américaine est de plus en plus détenue par la Réserve fédérale américaine. 

    Concernant les taux, ils vont rester bas pendant un certain temps. Les banques centrales feront tout pour cela, d’une part pour stimuler l’économie, d’autre part pour éviter que le service de la dette soit trop important.


  7. Question posée par Juan :
    Concrètement, que se passerait-il si un Etat annonce refuser de payer sa dette, ceci pour repartir de zéro?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:33

    C’est déjà arrivé. L’Argentine, par exemple, est coutumière des défauts de paiement. Evidemment, le pays qui choisit une telle option se débarrasse du poids de sa dette, dont du service de sa dette. Un problème se posera rapidement: il va vouloir emprunter à nouveau ne serait-ce que pour que son gouvernement fonctionne et les créanciers ne voudront pas prêter, sauf à des taux très élevés.


  8. Question posée par LG :
    Comment comprendre la position de Christine Lagarde qui soutient sans frein les plans de relance adoptées par l'institution en réponse à la crise provoquée par la pandémie? Avait-elle un autre choix?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:34

    Parce qu’il n’y a pas d’autres choix. Le choc provoqué par la pandémie et l’arrêt de l’économie presque partout dans le monde, s’il n’est pas compensé par les pouvoirs publics, va créer des faillites en chaîne, un chômage de masse etc. Ces mesures sont destinées à éviter que la crise économique s’envenime complètement et que l’activité puisse repartir au plus vite. Ca, c’est pour la première étape. La seconde, les plans de relance sont des plans d’investissement destinés à améliorer la croissance. Les deux sont nécessaires.


  9. Question posée par Kayora :
    Suspendre la dette des pays les plus pauvres, une nécessité?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:34

    C’est un grand débat et il revient au premier plan avec la crise. Oui, c’est une option pour les aider à sortir de la pauvreté si leur dette les empêche de croître. Mais il est difficile de répondre de façon absolue sans s’intéresser dans le détail aux pays concernés.


  10. Question posée par Marie :
    Comment assumer les conséquences d’une telle explosion du déficit public? Les hausses d’impôts sont-elles inévitables?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:37

    Les hausses d’impôts ne sont pas inévitables. Prenons la Suisse, elle a des réserves importantes et elle peut emprunter à des taux extrêmement bas, voire négatifs. Cela signifie qu’il y a des investisseurs qui sont d’accord de payer pour pouvoir prêter de l’argent à la Confédération. Cela paraît incroyable, mais c’est vrai depuis plusieurs années maintenant. Elle a donc tout intérêt à utiliser cette situation pour financer des plans de relance, améliorer la croissance potentielle, plutôt que taxer ses citoyens, une mesure qui aura plutôt tendance à donner un coup de frein à l’activité


  11. Question posée par Alostis :
    La crise peut-elle permettre aux économies développées de sortir du tunnel dans laquelle la croissance semble s’être perdue?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:38

    Oui, si les plans de relance sont bien ficelés. Si les gouvernements utilisent cette opportunité pour financer par exemple la transition énergétique, qui permettra aux économies d’être plus efficaces et efficientes. C’est précisément pour cela que la hausse des déficits n’est pas forcément une mauvaise chose. Au contraire. Mais tout dépend des plans eux-mêmes et de la façon dont l’argent est utilisé.


  12. Question posée par Pedro :
    La BCE a-t-elle les capacités de continuer à mutualiser indéfiniment les dettes?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:41

    En théorie, oui. Comme toute banque centrale, elle crée la monnaie, donc c’est sans limite. La limite peut venir de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, qui se penche régulièrement sur les décisions de la BCE, mais cela reste à voir.


  13. Question posée par Frédéric :
    Pourquoi les États ne monétisent-t-ils pas eux-mêmes directement le surplus de dettes?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:43

    Vous voulez dire, pourquoi ils n’obligent pas les banques centrales à émettre de la monnaie pour financer directement leurs besoins financiers? Parce que là, il n’y a plus de limites aux dépenses publiques et que cela conduit à des mauvais choix d’investissement et de l’inflation.


  14. Question posée par Safran :
    Sur les dettes européennes, avez-vous été surprise par la position de l’Allemagne, qui est réputée pour son orthodoxie économique?
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:46

    Surprise, oui, dans un premier temps. On avait vu, au lendemain de la crise financière de 2008, puis pendant la crise de l’euro, à quel point l’Allemagne renâclait à dépenser, alors qu’elle était dans la meilleure position pour le faire et que cela lui aura servi à elle et au reste de la zone euro. Mais l’Allemagne est cette fois touchée de plein fouet par la pandémie et l’arrêt de l’économie - d’autant qu’elle dépend beaucoup du commerce mondial -, il lui a probablement semblé vital d’injecter de l’argent. Elle l’a d’ailleurs fait avec une ampleur plus importante que beaucoup d’autres pays européens.

    Question posée par :
    Conclusion
    Réponse donnée par Mathilde Farine à 10:48

    Merci de nous avoir suivi. Si vous voulez en savoir plus sur les dettes et pourquoi il ne faut pas forcément voir la hausse des déficits publics comme une menace, vous pouvez aussi lire ce texte, qui fait partie de notre opération spéciale pour samedi sur le monde après le Covid-19: La dette explose, et alors?