L’inquiétude autour de l’Irlande et de la zone euro a fait chuter les marchés mardi, et réagir les Américains. Toutes les grandes places européennes ont terminé la journée sur un recul d’au moins 2%. L’euro, plutôt stable face au franc, a cédé du terrain face à la devise américaine, repassant sous 1,35 dollar.

Dans la soirée, le secrétaire américain au Trésor Timothy Geithner a conseillé aux gouvernements de la zone euro d’agir «très, très rapidement» contre la crise des finances publiques qui menace la stabilité économique de la région. Presque au même moment, le gouverneur de la Banque de France a déclaré que la zone euro n’est «pas au bord de l’éclatement».

Toute la journée d’hier, Bruxelles a oscillé entre ces deux impératifs, jusqu’à l’ouverture vers 17 heures de la réunion des ministres des Finances de l’Eurogroupe: se préparer à activer un plan de sauvetage pour les banques irlandaises, tout en évitant d’apparaître à la merci des marchés financiers toujours dubitatifs sur la capacité du gouvernement de Dublin à maîtriser le sinistre.

Le vent d’inquiétude avait été ravivé en début de journée à Bruxelles par Herman Van Rompuy. Interrogé dans le cadre d’une conférence prévue de longue date, le président du Conseil européen a redit – comme l’avait fait la veille la chancelière Angela Merkel – que la «survie» de l’Union européenne (UE) passe par celle de la zone euro.

Bourrasque médiatique immédiate… que la Commission a tenté de contrecarrer. Tout en confirmant qu’elle étudie bien la possibilité d’activer, pour venir en aide à l’Irlande, le mécanisme de stabilisation financière basé à Luxembourg, elle a refusé d’avancer des chiffres. Le scénario à l’étude serait plutôt à double détente: utilisation, d’un côté, de la facilité de paiements de 60 milliards d’euros gérée par la Commission; et recours, de l’autre, aux garanties offertes par le mécanisme qui emprunterait pour permettre au gouvernement irlandais de renflouer ensuite les établissements en perdition.

A condition que Dublin en fasse la demande: «Nous ne sommes pas confrontés à la faillite d’un Etat membre, mais à une crise de liquidités similaire à celles que nous avons affrontées à l’automne 2008», a indiqué, en fin d’après-midi, le ministre des Finances belge Didier Reynders, dont le pays préside l’UE jusqu’à la fin décembre. «Si l’Irlande a besoin d’aide, nous serons là», a complété la ministre française Christine Lagarde.

Critiques en Irlande

Mardi après-midi, au parlement irlandais, le premier ministre Brian Cowen a répété que «l’Irlande n’a déposé aucune demande en vue d’une aide extérieure». «Nous discutons avec nos homologues européens pour voir comment nous pouvons aider» à apaiser les craintes des marchés, a-t-il ajouté.

Face à lui, les députés d’opposition ont appelé à sa «démission». «Les marchés n’ont pas perdu confiance dans l’Irlande, mais dans votre gouvernement», a lancé l’un d’eux, tout en rappelant que «le sauvetage [des banques] représente plus d’argent que tout ce que nous n’avons jamais reçu des fonds structurels européens».

Les experts de la Commission européenne estiment toutefois indispensables de trier le bon grain de l’ivraie avant de secourir l’Irlande: «La presse financière anglo-saxonne se bat pour les intérêts de la City», souligne l’un d’entre eux.

La discussion devrait se poursuivre ce matin, lors du Conseil Ecofin en présence des 27 ministres des Finances de l’UE. Lesquels, comme chaque année en novembre, entament leurs débats par une rencontre avec leurs homologues de l’Association européenne de libre-échange (dont la Suisse).

Techniquement possible, l’activation du mécanisme de stabilisation financière est avant tout défendue par la Banque centrale européenne (BCE), persuadée de la nécessité de faire le ménage dans le système bancaire irlandais et convaincue du risque de contagion. Cette activation doit être décidée par les actionnaires du fonds doté – si l’on inclut la participation du Fonds monétaire international – de 750 milliards d’euros, à savoir les seize pays de la zone euro plus la Pologne et la Suède.

Le président de la BCE ne décolère pas depuis que, lors du sommet européen des 29 et 30 octobre, l’idée d’obliger le secteur privé à accepter une restructuration de la dette des Etats membres défaillants a alimenté la spéculation. Politiquement défendu par l’Allemagne, ce bâton tendu aux marchés financiers a aussitôt provoqué une hausse des taux d’intérêt: «On a montré le chiffon rouge à tort, explique un diplomate. La zone euro ne peut pas obtenir la confiance des créanciers en les avertissant qu’en cas de crise, ils ne seront pas complètement remboursés.»