Au secrétariat de l'Association suisse des banquiers (ASB) à Bâle, on prépare activement la prochaine Journée des banquiers. Dans une semaine, à Saint-Gall, ce sera leur grand-messe annuelle. Cette année cependant, les collaborateurs de cette association faîtière travaillent sans doute dans un climat morose. Leur patron, le président du Conseil exécutif et membre du conseil d'administration de l'ASB, Niklaus Blattner, a informé récemment ses principaux collaborateurs qu'il «figurait sur une liste» des candidats proposés pour être nommé à la direction générale de la BNS. Ces derniers temps, l'information a transpiré à l'extérieur. L'intéressé ne veut bien sûr pas s'exprimer sur ce sujet. On n'entre pas à la direction générale de la BNS: on y est proposé. Et c'est le Conseil fédéral qui tranche sur une proposition que son comité de banque a fait entériner par les 40 membres du Conseil de banque. Mais si Niklaus Blattner accepte ce poste, son départ pourrait créer une vraie crise de leadership à l'ASB.

En décidant de partir avant l'heure légale, Hans Meyer a créé un électrochoc autour de la BNS. Sa direction générale compte trois membres dont un Romand, le Valaisan Jean-Pierre Roth. Proche des radicaux mais hors parti et, selon certains, voulant rester ainsi, ce dernier dirige le 2e département de la BNS, où il s'occupe des questions de l'or. Le radical Hans Meyer dirige le département No 1 et le démocrate-chrétien Bruno Gehrig est à la tête du 3e département, celui des opérations, d'où il a piloté une bonne partie de la modernisation récente des structures de la banque centrale. Pour la succession de Hans Meyer, les jeux semblent pourtant être quasiment faits au niveau du comité de banque, où les grands partis se partagent chacun trois sièges, le dixième étant à l'UDC.

Il faut bloquer la route aux socialistes, qui aimeraient le remplacer par un suppléant de Bruno Gehrig, Erich Spörndli. Radicaux et démocrates-chrétiens font donc front. Les premiers soutiendront Bruno Gehrig au détriment du vice-président Jean-Pierre Roth, qui risque ainsi de terminer sa carrière à la BNS comme numéro deux. En échange de bons procédés, les démocrates-chrétiens devraient soutenir la proposition des radicaux pour combler le troisième siège de la direction générale. Plusieurs noms circulent en effet. Celui de Mario Corti, le patron des finances de Nestlé. Celui du professeur bernois Ernst Baltensperger, président de la Société suisse de statistique et d'économie politique. Et, grand favori, celui de Niklaus Blattner. L'UDC, qui aurait aimé placer son conseiller national Hans Kaufman, ancien chef analyste chez Julius Baer, n'a aucune chance.

Pour la politique, qui semble avoir une influence certaine dans ce processus, la proposition de Niklaus Blattner paraît avoir d'autant plus de poids que des connaisseurs du processus de nomination confirment qu'il n'aurait pas refusé de s'inscrire au parti radical. Or, «la décision de Niklaus Blattner peut poser un réel problème à l'ASB», s'inquiète l'un d'eux. Celui de sa succession. Palpable, cette inquiétude se reflète dans les conversations qu'on peut avoir avec des banquiers proches des organes directeurs de l'association faîtière. Elle n'est d'ailleurs pas dénuée de tout fondement. Cet universitaire bâlois, spécialiste du marché du travail des banques et auteur de l'étude la plus sérieuse jamais faite sur le marché suisse du private banking, a d'abord été conseiller économique pour l'ASB, avant d'être nommé à la présidence de son comité exécutif, la veille de la Journée des banquiers de 1997. Ce choix, s'il valorisait les qualités intrinsèques certaines de l'intéressé, était aussi dicté par une volonté de consensus et d'équilibrer les positions de force au sein de l'ASB.

Or, depuis 1998, Niklaus Blattner n'a pas seulement modernisé l'esprit et les structures de l'association. Il y a aussi «géré» les pressions qui se sont avérées d'autant plus fortes, tant du côté des grandes banques que des autres établissements, qu'il est arrivé au moment où l'ASB étouffait sous le coussin de l'affaire des fonds en déshérence. De l'aveu de tous, alors qu'il avait été plus ou moins imposé aux deux grandes banques qui lui auraient préféré un pur technocrate financier, il a su très bien évoluer dans une situation comparable à celle d'un véritable panier rempli de crotales. Son départ, que certains considèrent déjà comme acquis au sein de l'ASB, va y laisser un vide dangereux. Ses dirigeants n'ont pas encore commencé à chercher l'oiseau rare qui pourra en effet gérer les pressions des deux grandes banques, faire fonctionner cet appareil de milice sans nuire au travail de toute une branche, jouer la carte du lobbying spécialisé et représenter la profession à l'étranger. Mais une chose est sûre: ce n'est pas dans son secrétariat qu'on le trouvera. Personne n'y est volontaire pour succéder à Niklaus Blattner!