Les places d'apprentissage se font rares, pourtant le chômage des jeunes reste faible. De tous les pays de l'OCDE, la Suisse présente le taux de chômage jeune le plus bas (4,9%). Mieux, le problème n'a pas pris des dimensions dramatiques au fur et à mesure que la crise se déployait. Le chômage des moins de 25 ans a certes crû, mais il demeure inférieur à la moyenne. Une situation plus favorable que chez nos voisins, alors? Certainement, mais il faut nuancer le propos.

"Il faut une politique plus volontariste pour promouvoir les places d'apprentissage, notamment par des incitations financières"

Les données de l'Office fédéral de la statistique sur l'évolution du nombre des personnes en emploi donnent en effet une image fort différente. Prenez le taux d'actifs occupés des 15 à 24 ans (les jeunes occupés en pour-cent de la population totale de cet âge): il dégringole de 69,3% en 1991 à 62,9% en 1997. C'est la plus forte baisse, et de loin, comparée aux autres classes d'âge.

Autrement dit, si en 1991, un peu plus de 640 000 jeunes travaillaient au moins une heure par semaine, ils ne sont plus que 520 000 six ans plus tard. Pendant ce laps de temps, 120 000 jeunes ont en quelque sorte disparu du marché du travail. Bien sûr, nombre de petits jobs de quelques heures hebdomadaires, occupés par des étudiants par exemple, ont été balayés par la crise. Et la tendance, renforcée par cette même crise, de privilégier la filière gymnasiale au détriment de l'apprentissage est un autre facteur. Le recul démographique y a également contribué. Mais ces divers éléments ne rendent pas compte de l'ampleur de cette chute.

Economiste à l'Office fédéral du développement économique et de l'emploi et auteur d'un article sur le sujet*, Jörg Christoffel souligne que, compte tenu de la courbe démographique, il aurait fallu environ 57 000 emplois supplémentaires en 1996 pour avoir un marché du travail. équilibré pour les 15 à 24 ans. "Selon mes estimations, il y a environ 30 000 jeunes qui, faute de trouver une place, ont opté pour une solution intermédiaire, comme une dixième année scolaire ou un séjour linguistique à l'étranger. Ces gens-là n'apparaissent dans aucune statistique du marché du travail. Ajoutez-y les 26 000 jeunes inscrits au chômage et vous obtiendrez, grosso modo, le nombre d'emplois qui font défaut pour cette catégorie de la population. Il est vrai que les statistiques du marché du travail sous-estiment le manque de travail pour les jeunes", explique-t-il. Le baromètre des places d'apprentissage publié par l'Office de la formation professionnelle et de la technologie en est un autre indicateur. En février dernier, il affichait une insuffisance de 7000 places contre 4400 une année auparavant.

Jörg Christoffel insiste sur le caractère conjoncturel du phénomène. "Le chômage des jeunes présente de plus fortes variations cycliques que le taux moyen. Ils sont les premiers touchés par la diminution de l'embauche et, quand ils sont au travail, les premiers licenciés parce que les derniers arrivés dans l'entreprise. Il suffit cependant que la conjoncture se reprenne et ils en bénéficient rapidement, car leur formation est en général meilleure et mieux adaptée aux exigences de l'heure que celle de leurs aînés." D'ailleurs l'étude de Jörg Christoffel signale une amélioration: en 1994 et en 1995, c'étaient 89 000 emplois qui manquaient aux jeunes contre 57 000 en 1996. Et puis, sur dix chômeurs de longue durée, on ne trouve qu'une seule personne de moins de 25 ans.

Peter Sigerist, lui, ne partage pas cet optimisme. Secrétaire de la commission jeunes de l'Union syndicale suisse (USS), il pense aussi que l'ampleur du chômage des jeunes est sous-évaluée. Il doute en revanche que le problème soit essentiellement conjoncturel. Pour lui, la situation tendue sur le marché de l'apprentissage est un sérieux avertissement. Même s'il reconnaît volontiers les avantages du système dual en vigueur (la formation en entreprise et à l'école professionnelle), il s'inquiète devant la pénurie des places d'apprentissage. "Les mesures adoptées par le parlement en faveur de la formation professionnelle l'année dernière sont positives, mais insuffisantes. Il faut une politique autrement plus volontariste pour promouvoir les places d'apprentissage, notamment par des incitations financières", plaide-t-il. Raison pour laquelle l'USS vient de lancer, avec d'autres organisations syndicales et de jeunes, une initiative populaire pour augmenter l'offre des places de formation.

Conjoncturelle ou structurelle, cette crise de l'emploi pour les jeunes, effectivement sous-estimée si l'on se contente des données officielles du chômage, a en tout cas mis en lumière les limites de l'apprentissage en entreprise. Celui-ci repose sur une condition: les employeurs sont censés fournir suffisamment de places aux 60% de jeunes qui choisissent toujours cette voie . Dès l'instant où cette condition n'est plus remplie, l'ensemble du système est ébranlé. C 'est la préoccupation de Siegfried Hanhart, maître d'enseignement et de recherches à l'Université de Genève, et coauteur d'une étude du Fonds national sur le coût de l'apprentissage à la charge des entreprises. "Les recensements fédéraux montrent que, si en 1985, un tiers des entreprises formaient encore des apprentis, elles n'étaient plus qu'un cinquième en 1995. Cette baisse est frappante, s'inquiète-t-il. Elle l'est encore plus dans le secteur des services: en 1985, un peu plus de 20% des sociétés offraient des places d'apprentissage contre 14% dix ans plus tard. Or, ce secteur économique est considéré comme celui qui créera des emplois à l'avenir. Et bientôt il pourrait n'y avoir plus qu'une entreprise sur dix pour former la relève. Il y a là un grave déséquilibre."

Un problème alarmant

D'autant que ce resserrement de l'offre a asséché les débouchés pour les jeunes au parcours scolaire difficile (lire ci-dessous). Les employeurs ayant l'embarras du choix, ils n'engagent que les meilleurs. ("Les candidats aux apprentissages dits faciles ne trouvent tout simplement plus de place. Parce que ce type d'emplois tend à disparaître et parce que ceux qui subsistent sont désormais occupés par des jeunes qui, voici quelques années, auraient fait un apprentissage plus exigeant", remarque Siegfried Hanhart. Un problème alarmant: plusieurs études européennes - il n'en existe pas en Suisse faute de données - démontrent que les jeunes exposés durablement à des difficultés d'emploi sont ceux qui ratent le passage de la scolarité obligatoire à l'apprentissage ou qui abandonnent leur formation.

Ce constat désigne ce qui, pour Siegfried Hanhart, constitue un véritable enjeu pour demain: "Nous avons une bonne expérience en Suisse de l'articulation entre formation et emploi, grâce à l'apprentissage. Nous devons maintenant réfléchir à cette articulation en termes de formation continue. Et aussi permettre aux gens qui n'ont pas eu la possibilité de se former de pouvoir se rattraper."

"Marché suisse du travail des années 90: les jeunes - une génération perdue?" In La vie économique, 4/98.