«Pour une gaffe, c'est une gaffe», indiquait hier un banquier de la place d'Istanbul. «On dit souvent que les marchés sont irrationnels, mais que dire des hommes politiques turcs?», renchérissait un analyste occidental. L'annonce d'une crise politique par le premier ministre turc lundi a en effet déclenché l'amorce d'une crise financière sans précédent, ce dont la Turquie n'a nul besoin, se remettant à peine de la tempête de décembre dernier. La panique semblait toutefois enrayée hier soir, même si le loyer de l'argent se pratiquait toujours à des taux astronomiques.

En claquant la porte du Conseil de sécurité nationale lundi matin, le chef du gouvernement évoquait une «crise sérieuse» au sein de l'exécutif, suite au ton «insultant» que le président de la République aurait utilisé à son égard. Le chef de l'Etat a en effet très directement reproché au premier ministre son manque d'enthousiasme dans la lutte contre la corruption. Au mot «crise», les investisseurs ont immédiatement rapatrié leurs avoirs sur des places plus sûres. En quelques heures, près de 5 milliards de dollars (environ 8,3 milliards de francs) quittaient la Turquie: une hémorragie de loin la plus importante que le pays ait connue.

Investisseurs paniqués

En décembre, alors qu'une série d'enquêtes sur des malversations bancaires avait entraîné une première crise des liquidités, il avait fallu une semaine pour que les investisseurs «exportent» une somme équivalente. A l'époque, l'incendie avait été circonscrit grâce à l'annonce par le FMI d'une enveloppe supplémentaire de 7,5 milliards de dollars venant s'ajouter à l'accord de 4 milliards destiné à juguler l'inflation (actuellement autour de 50%). Hier, l'annonce par le premier ministre que son gouvernement n'entendait nullement démissionner, que la crise politique était de l'ordre du malentendu et surtout que nulle dévaluation n'était à l'ordre du jour rassurait les investisseurs. La livre turque est en effet ancrée à un «panier» de un dollar et 0,77 euro Cet ancrage, glissant sur plus ou moins 2%, est généralement considéré comme notoirement insuffisant, la monnaie turque s'appréciant finalement en réel.

Cette répétition de la crise de décembre intervenait au pire moment: à l'avant-veille du refinancement de 5,7 milliards de traites. Hier, le Trésor se voyait donc contraint de redimensionner ses ambitions. Pour lever l'équivalent de 2,2 milliards de dollars sur le marché domestique, il a ainsi émis un emprunt à trente jours rémunéré à 144%, soit entre deux et trois fois ce qui était attendu la semaine dernière. La gaffe a eu son prix. Sur le marché monétaire, on indique de sources bancaire et boursière que la quasi-totalité des fonds qui avaient quitté le pays lundi avait été rapatriée hier. Pour juguler l'hémorragie en dollars, la Banque centrale a décidé en effet de refuser toute nouvelle liquidité à un marché qui ouvrait donc avec quelques milliards de dollars en moins. Les banques n'avaient plus qu'à revendre une partie des billets verts sur lesquels elles s'étaient ruées la veille. Quant à la Bourse, elle finissait la journée en légère hausse (+0,98%): la chute entamée lundi (–14%) semblait donc enrayée. Dans le même temps, les taux d'intérêt connaissaient toutefois des sommets inégalés. Le taux de l'argent au jour le jour se stabilisait à quelque 1600% hier soir, alors que certaines transactions sur ce marché ont été traitées à des taux de 2300%. Du jamais vu, même pendant la crise de décembre.

Crédibilité minée

Certains analystes pronostiquent une possible rechute boursière au cas où ces taux ne retombaient pas au plus vite, mais la plupart estiment toutefois que le plus dur est passé, tout en reconnaissant la nécessité d'une dévaluation mesurée. «L'ancrage de la livre doit arriver à terme en juillet… On escompte aujourd'hui l'entrée dans une fluctuation plus lâche (de l'ordre de 10% au lieu de 2%) dès le mois d'avril», estime par exemple un analyste occidental. Quant à la crédibilité du gouvernement, elle reste la grande perdante de toute l'histoire.