«Les récents commentaires des membres de la Banque centrale européenne plaident pour un statu quo global.» Les spécialistes de ­Crédit Agricole, comme la majorité des observateurs, n’attendent pas grand-chose de la réunion de politique monétaire de jeudi. Le taux directeur devrait rester inchangé à 1%, le vocable des dirigeants de la BCE devrait assez peu évoluer. Quant aux mesures exceptionnelles d’injection de liquidités, le LTRO pour «Long Term Refinancing Operation», il faudra «davantage de temps pour estimer son impact», écrivent les analystes de la banque française.

Pourtant, à la veille du rendez-vous mensuel, qui se tient exceptionnellement à Barcelone, une thèse prend de l’ampleur: les facilités de crédit accordées par la BCE aux banques européennes pour les inciter à acheter de la dette publique – en deux phases, la Banque centrale a prêté 1300 milliards d’euros à trois ans à un taux de 1% – participe à désolidariser les membres de la zone euro.

Quatre mois après la première ­fenêtre de prêts, en décembre, deux constats se dégagent: soutenu par la demande des banques, le marché des obligations souveraines européennes a connu une période de détente, par ailleurs saluée par tous. Mais, revers de la médaille, les banques détiennent une part de plus en plus grande de la dette publique de leur propre pays. Du coup, explique à Bloomberg Stéphane Monier, si un nouveau plan d’aide devait s’imposer, sachant que l’Espagne se rapproche peu à peu de ce scénario, «la propension des autres pays à y participer serait de moins en moins évidente», prévient le responsable de la stratégie obligataire chez Lombard Odier Investment Managers. En d’autres termes, les pays dont les grandes banques ne sont que peu ou plus créancières d’un Etat en difficulté seront moins enclins à lui porter assistance.

Même la BCE le concède: «La crise a fortement détérioré l’intégration financière dans la zone euro», dit-elle dans un rapport publié jeudi dernier. Pour Richard Mc Guire, de Rabobank, le système financier européen se «compartimente». «Le LTRO accélère la «dé-euroisation», prévient-il également. Stéphane Monier est encore plus direct: «la BCE est en train de semer les graines de la désintégration de l’euro».

Aujourd’hui, les banques italiennes détiennent 324 milliards d’euros de bons du Trésor de la Péninsule. C’est 23 de plus qu’en février et 66 de plus qu’en novembre. Même constat en Espagne, où les banques possèdent désormais 263 milliards d’euros de dette publique de leur pays, contre 178 en novembre, un mois avant l’entrée en scène du LTRO.

Ce phénomène n’est en fait qu’accentué par l’opération spéciale de la BCE. «A chaque crise, c’est pareil.» Stratège obligataire chez Barclays Capital, Laurent Fransolet appelle ça la «re-domestication des marchés»: soit un fort mouvement de ventes de la part des investisseurs étrangers qui retournent sur leur marché domestique. «Et il faut bien que quelqu’un rachète les titres délaissés», conclut-il.

Vendredi dernier, Madrid a indiqué que durant le seul mois de mars, les «non-résidents» avaient vendu pour 20 milliards d’euros de titres de dette publique espagnole. Cause ou conséquence, les obligations du pays ont, selon diverses statistiques, réalisé la moins bonne performance de tous les titres européens en circulation, le mois dernier.

Avec ses facilités de crédit, «la BCE sème les graines de la désintégration de l’euro»