Les géants américains de la technologie ne souffrent pas de la pandémie. Ils n’y sont pas non plus indifférents. C’est tout le contraire: Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (les GAFAM) voient leur puissance nettement renforcée par la crise actuelle. Ultra-dominants sur leurs marchés de base, sans cesse à la conquête de nouveaux territoires, ils sont les grands gagnants de cette situation exceptionnelle. Pour les géants américains de la tech, le coronavirus ressemble même à un coup d’accélérateur inespéré.

Pour s’en convaincre, la lecture de leurs résultats trimestriels publiés cette semaine donne déjà un premier indice. Aucune de ces multinationales n’a affiché de perte et la plupart des bénéfices se sont affichés en hausse, notamment pour Microsoft (10,8 milliards de dollars, +22%), et Facebook (5 milliards, +100%). Cette résilience se traduit par des cours de bourse qui flambent alors que les indices ont plongé, notamment pour Amazon (+24% de hausse depuis le 1er janvier) et Microsoft (+12%).

Accélération inouïe

Il y a les chiffres. Mais surtout le fait que ces empires construits ces dernières années ont réussi à se rendre indispensables. Prenons Amazon: face à un afflux massif de commandes, son chiffre d’affaires trimestriel s’est logiquement envolé de 26% à 75,5 milliards de dollars. Et de manière moins visible, sa division Web Services (AWS), active dans l’informatique en nuage («cloud computing»), bondit: son chiffre d’affaires a progressé de 33% à 10 milliards. Et parmi les clients d’AWS, on trouve notamment le service de communication d’entreprise Slack ou celui de vidéoconférence Zoom, dont l’utilisation a explosé durant la pandémie. Directement ou indirectement, Amazon gagne.

Le célèbre article «Le logiciel mange le monde», écrit en 2011 par l’entrepreneur Marc Andreessen, est plus que jamais d’actualité. Les programmes informatiques irradient une société qui se numérise rapidement et qui devient avide de logiciels. Microsoft, membre sans doute le plus sous-coté des GAFAM, voit les licences pour ses suites bureautiques s’arracher et ses investissements dans le «cloud» payer. «Nous venons d’assister à deux ans de transformation numérique en deux mois», déclarait mercredi Satya Nadella, directeur de Microsoft.

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Percée dans l’éducation

Cette accélération de l’histoire permet à ces géants d’entrer plus rapidement sur de nouveaux marchés. A ce titre, la stratégie de Google est frappante. Sa plateforme gratuite d’enseignement Classroom est désormais utilisée par des «centaines de millions d’enseignants et d’élèves, soit le double par rapport à début mars», s’est félicité Sundar Pichai, directeur de Google. «Les changements concernant le travail en ligne, l’éducation, la télémédecine, les courses et les divertissements vont être significatifs et durables», avance le responsable. C’est simple: Google est actif dans tous ces domaines. La société a même rendu momentanément gratuit son service Shopping, sur lequel les commerçants peuvent mettre en avant leurs produits. Une façon de les rendre accros à un service par ailleurs dans le viseur de la Commission européenne, qui accuse Google de tuer la concurrence avec Shopping.

Les géants de la technologie étendent ainsi plus rapidement leurs territoires en écrasant des sociétés plus petites. «Presque toutes les entreprises technologiques dépensent des fortunes pour recruter les meilleurs employés. Elles doivent – et sont prêtes à – payer des millions à des experts dans les domaines de l’automobile, de la robotique, de la santé et de l’intelligence artificielle. Ce qui était difficile à faire pour les petits acteurs est désormais impossible», écrivait cette semaine Howard Yu, professeur en management et innovation à l’IMD de Lausanne. Malheur ainsi aux start-up qui doivent, en plus, faire face à des investisseurs actuellement plus timorés.

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Influence politique

Enfin, les GAFAM profitent de la crise pour étendre leur influence de manière plus subtile. Lorsque Gavin Newsom, gouverneur de Californie, loue les efforts de Google et Facebook pour cartographier le virus, cela n’a rien d’anodin: son Etat est celui qui, jusqu’à présent, a voté les lois les plus dures en matière de protection des données. Soudain perçus comme des sauveurs, les géants de la tech continueront-ils à subir une pression régulatoire outre-Atlantique? Pas si sûr.

Lorsque Google ouvre en Californie des centres de dépistage du virus, lorsque Amazon engage 175 000 Américains en quelques semaines, lorsque Google (encore lui) et Apple développent un système commun de traçage du virus sur smartphone, ces sociétés savent qu’à long terme ces actions seront récompensées sur le plan politique. Celles et ceux qui appelaient, en 2019, à enquêter sur les pratiques de ces géants, voire à les démanteler, risquent fort d’être beaucoup moins entendus ces prochains mois. Invité ce vendredi à s’expliquer prochainement devant le Congrès pour pratiques anti-concurrentielles, Jeff Bezos, directeur d’Amazon, aura ainsi de solides arguments à faire valoir.

Que ce soit sur le plan financier, sur celui de l’extension de leurs marchés ou de leur image auprès du public et des autorités, les GAFAM sont ainsi les grands gagnants d’une crise sanitaire qui lamine tant d’autres multinationales.