«Les sociétés de fonds doivent seulement assumer deux tâches importantes: trouver les meilleurs fonds et négocier avec eux les rémunérations les plus basses. […] Pourtant, leur résultat est absolument pathétique.» Dans sa dernière lettre, Warren Buffet ne s'en est pas uniquement pris aux dérivés de crédit. L'industrie des fonds s'est elle aussi retrouvée sous le feu de ses critiques. Gérant jamais remis en question, absence de pression sur les frais de gestion et rémunération à la hausse des responsables des sociétés fonds, le tableau dressé par le gourou des marchés financiers n'est guère reluisant.

Une critique indépendante

En Suisse, les banques, principaux promoteurs de fonds, changent peu leur personnel, par tradition. Dans le même temps, elles reconnaissent une hausse de leurs frais. Le discours de Buffet s'appliquerait-il aussi à ce côté-ci de l'Atlantique? «Ces commentaires ne valent que pour les Etats-Unis, estime Plutarch Chiotopulos, porte-parole de UBS. Le marché européen est trop différent pour les transposer directement.»

Pour sa part, Jean Pilloud, directeur général de Pictet Funds, ne partage que partiellement l'analyse de Buffet sur le rôle des directions de fonds. «Je n'occulterais pas d'autres tâches importantes comme la compliance ou la bonne tenue administrative des fonds. L'Europe fonctionne aussi différemment du modèle américain, qui impose une séparation entre le gérant, la garde des titres et les services administratifs comme le calcul de la VNI.» Chez Pictet, les gérants sont recrutés à l'externe si les compétences maison font défaut. «Chaque jour, quatre personnes surveillent les fonds tant sur le plan du respect des contraintes légales que de la gestion proprement dite du portefeuille. Si ce n'est pas le cas, nous pouvons retirer le portefeuille pour le confier à un autre gérant. Cela nous est déjà arrivé.»

Fabrice Vallat, directeur adjoint de la banque Clariden, salue la lettre de Buffet: «Il est important qu'il existe des personnes indépendantes qui osent critiquer l'industrie.» Mais il nuance l'importance accordée au choix du gérant. «Tout dépend du mandat qui lui est confié: les exigences sont bien moindres s'il gère un fonds indexé car il dispose alors d'une liberté limitée et on attend de lui peu de créativité. En revanche, dans le cadre d'une gestion active, le choix du gérant devient déterminant.» René Schneider, responsable des investissements en actions au Credit Suisse Asset Management (CSAM), rappelle qu'il ne faut pas se séparer constamment de son gérant: ses performances passées ne sont pas un gage absolu pour le futur. A trop changer, on risque de le faire au mauvais moment. De même, il estime que «des frais planchers ne se justifient guère: on n'achète pas à moitié prix les services d'un bon gérant».

Malgré un marché que tous les professionnels trouvent très concurrentiel, les frais des fonds augmentent. «La pression sur les TER (frais globaux) est bien moindre en Europe, constate Fabrice Vallat. J'entends depuis quinze ans que les frais vont baisser… Le marché européen reste dominé par les grandes banques. Tant qu'elles ne baissent par leurs frais, le marché ne bouge pas.» D'autres rappellent que certains coûts, communs à tous les promoteurs, poussent les frais à la hausse: plus de compliance, gestion du risque, application de code de bonne conduite… «Cela se paie, estime Lukas Diener, responsable produits au CSAM. Les frais peuvent réellement être limités sur les ETF (35 à 50 points de base) qui s'échangent comme des actions, mais sans aucune protection ou conseil à l'investisseur.»

La clef de la distribution

«Le nerf de la guerre de l'industrie des fonds, c'est la distribution, lâche Raymond Hêche, responsable des fonds Willerfunds. Il y a une pression très forte pour faire partie des plates-formes ouvertes.» Un point de vue que partage Jean Pilloud: «Le rapport de force penche du côté des distributeurs de fonds au détriment des sociétés de gestion, en raison de cette tendance irréversible vers l'architecture ouverte. Les fabricants de fonds doivent accorder des rétrocessions aux distributeurs. Certains peuvent alors choisir d'augmenter leurs frais pour maintenir leurs marges. Ce qui n'est pas notre cas.»

Certains tablent aussi sur l'arrivée du nouveau passeport européen, l'UCIT3, qui facilitera la commercialisation des fonds, pour relancer la concurrence. On l'attend d'ici à 2005.