Conjoncture

La croissance anémique fait débat

Ils sont de plus en plus à l’affirmer: le monde occidental est promis à une faible progression de sa richesse. Et pour longtemps. Structurelles ou conjoncturelles? Les experts s’opposent sur les causes de cette lenteur nouvelle

La croissance anémique fait débat

Conjoncture Le monde occidental semble promis à une faible progressionde sa richesse. Pour longtemps

Structurelles ou conjoncturelles? Les experts s’opposent sur les causes de cette lenteur nouvelle

Terminée, la croissance? Peut-être bien. Ou, du moins, celle que le monde occidental a connue pendant les «Trente Glorieuses»: dynamique, régulière, fiable. Depuis le début des années 1980, le produit intérieur brut (PIB) des pays industrialisés croît en effet de moins en moins vite. Et il va falloir s’y habituer. Telle est, en substance, la thèse que développe Daniel Cohen, économiste à l’Ecole normale supérieure, dans Le monde est clos et le désir infini, le nouvel essai qu’il publie le 3 septembre.

Il n’est pas le seul. Aux Etats-Unis, le débat a éclaté en 2013, lorsque l’ancien secrétaire du Trésor Larry Summers déclara, lors d’un discours aux accents tragiques, que le monde risquait de sombrer dans une «stagnation séculaire». Très vite, les Prix Nobel d’économie Paul Krugman et Joseph Stiglitz ont eux aussi tiré la sonnette d’alarme. Depuis, les ouvrages sur le sujet se multiplient des deux côtés de l’Atlantique.

Tous soulèvent la même question: pourquoi la croissance des pays occidentaux est-elle devenue anémique? Sur ce point, les économistes se divisent en deux camps. Pour certains, les causes de ce ralentissement sont essentiellement conjoncturelles. «La demande mon­diale est temporairement ­affaiblie, mais il y a bien trop d’incertitudes pour conclure déjà à la disparition de la croissance», juge Eric Chaney, chez Axa IM.

Pour d’autres, les causes sont structurelles, et donc durables: vieillissement de la population, excès d’épargne dans les pays émergents, sous-investissement, explosion des dettes publiques, hausse des inégalités, et surtout… épuisement du progrès technique. Robert J. Gordon, économiste renommé de l’Université North­western, aux Etats-Unis, a développé cette idée explosive dans un article publié en 2012. «Facebook, Twitter, Uber: selon lui, les inventions de la révolution numérique contribuent au bien-être des utilisateurs, mais ne génèrent pas de gains de productivité importants, tout en détruisant des secteurs productifs», explique Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Lille I.

Alors que l’invention de la machine à vapeur a lancé la révolution industrielle qui a créé des millions d’emplois, Airbnb ou Blablacar n’en créent pas, ou peu. Pire: des robots et machines prendront bientôt la place de nombreux emplois intermédiaires. C’est déjà le cas aux caisses des supermarchés! «La stagnation du progrès technique condamne les économies aux affres d’une croissance lente», résume l’économiste Patrick Artus dans l’ouvrage Croissance zéro, paru en janvier.

Est-ce si grave? Après tout, une planète aux ressources limitées, dont la population vieillit, ne pourrait-elle pas s’accommoder d’un PIB au point mort? Oui, et en théorie c’est même souhaitable. Seulement voilà: nos sociétés sont accros à la croissance. Parce que, dans l’immédiat, elle seule peut réduire le taux de chômage existant. Et parce que, sans elle, le financement de nos institutions sociales, comme par exemple le système de retraite, n’est pas tenable. «L’absence de croissance s’accompagne toujours de tensions sociales, voire de conflits», rappelle Alexandre Delaigue.

N’y a-t-il donc rien à faire? Si. Ce ne sont d’ailleurs pas les pistes qui manquent. Les optimistes soulignent d’abord que l’innovation technique qui relancera les gains de productivité et la croissance ne s’est peut-être pas encore matérialisée, tout simplement. «De telles ruptures technologiques sont par définition imprévisibles», rappelle Isabelle Job-Bazille, au Crédit Agricole. Pour favoriser leur émergence, les Etats peuvent investir dans la recherche.

En attendant, ces derniers ont tout intérêt à «s’adapter aux incertitudes planant désormais sur la croissance, notamment en rendant leurs systèmes sociaux plus résilients», estime Agnès Bénassy-Quéré, de l’Ecole d’économie de Paris. Par exemple, en s’inspirant du système de retraite à points suédois, où le montant des pensions versées dépend en partie des performances du PIB.

Aux Etats, aussi, de lutter contre les autres «vents contraires» minant la croissance. En proie à la stagnation depuis quinze ans, le Japon multiplie ainsi les mesures pour atténuer les effets du vieillissement de sa population, notamment en favorisant l’insertion des femmes sur le marché du travail.

De même, l’Allemagne s’ouvre doucement à l’immigration pour compenser la baisse de sa population active. «Par ailleurs, il existe de nombreux relais de croissance encore inexploités», conclut Agnès Bénassy-Quéré, citant l’exemple des professions protégées en France (pharmacies, auto-écoles, transports en car…). Et ­refusant de céder au catastrophisme. Après tout, le pire n’est jamais sûr…

Nos sociétés sont accros à la croissance car, dans l’immédiat, elle seule peut réduire le taux de chômage

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