Le débat sur la croissance, sous toutes ses formes, a servi de fil conducteur au 46ème Symposium de St-Gall qui s’est tenu jusqu’à vendredi. Directeur de Growth Dialogue, un réseau dédié à l’impact de la croissance sur l’économie et le développement, Danny Leipziger, a été un des invités de marque de l’événement. Le professeur d’économie internationale à l’Université George Washington anticipe la persistance d’un environnement de faible croissance pour l’économie mondiale au cours des prochaines années et avertit des risques qui peuvent en découler.

Le Temps: Quelles sont vos attentes concernant les perspectives de croissance pour ces prochaines années au niveau mondial?

Danny Leipziger: L’économie mondiale continuera de croître très en deçà de son potentiel. De 2010 à 2015, le taux de croissance actuel de l’économie mondiale a été inférieur d’environ 2% à son niveau potentiel. En dépit des taux d’intérêt très bas, les volumes d’investissement ont peu augmenté ces dernières années. L’économie a été peu stimulée jusqu’ici par les mesures de politique monétaire mises en place par de banques centrales. Dans l’ensemble, les perspectives de croissance n’apparaissent pas formidables pour ces cinq prochaines années.

- Quelles seront les implications de l’environnement de faible croissance que vous anticipez?

- Elles sont multiples. Pour les pays émergents, une faible croissance conduit souvent au maintien ou au creusement des inégalités. Le risque de retour en arrière n’est pas négligeable dans des pays émergents qui avaient vu leur situation s’améliorer au cours des dernières années. Mais, surtout, une croissance faible incite souvent à la mise en place de mauvaises politiques économiques. Une telle situation favorise le retour de ce que j’appellerais les «mauvaises idées». Certains Etats misent sur la dévaluation compétitive de leurs monnaies, d’autres sont tentés par le retour à des mesures protectionnistes. Quand les gens se retrouvent dans une situation moins aisée, ils sont souvent plus facilement tentés par les idées antiglobalisation.

- Le produit intérieur brut (PIB) est-il vraiment la mesure adéquate du bien-être? Certains pays émergents ont certes un PIB moyen par habitant élevé mais une grande partie de la population n’en profite pas.

- Nous savons bien sûr que le PIB est une mesure imparfaite. Malgré tout, restons concentrés sur le concept de la croissance. Surtout pour les pays émergents, je pense que la croissance reste un moteur indispensable à la réduction des inégalités. On n’a jamais pu me montrer l’exemple d’un pays dont la population a pu améliorer son niveau de vie en l’absence de croissance économique. Prenez le cas du Vietnam, en un quart de siècle la part de la population pauvre a diminué de 35% à moins de 10% actuellement. Si certains pays développés parviennent à s’adapter à une faible croissance, ce n’est pas vrai pour les pays pauvres. Pour les pays dont le revenu annuel par tête d’habitant atteint à peine 2000 dollars, la croissance reste indispensable pour améliorer le niveau de vie de leur population. Pour la plupart des pays dans le monde, il n’y a pas d’alternative à la croissance.

- Ne sous estime-t-on pas l’impact du progrès technologique sur la croissance?

- Bien sûr, la technologie accroît la productivité. Toutefois, l’impact des nouvelles possibilités offertes par certaines innovations ne peut que difficilement être mesuré dans le produit intérieur brut. Par exemple, le fait que vous pouvez consulter gratuitement une carte de Google avec un téléphone mobile apporte une utilité qui n’apparaît pas dans les chiffres du PIB.

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- Et pour l’emploi?

- Les nouvelles technologies rendent inutiles certains emplois qui existaient auparavant. Vous cherchez vous-mêmes les informations dont vous avez besoin pour vos vacances plutôt que d’aller dans une agence de voyages. Il faut s’attendre à une accélération de l’apparition de technologies disruptives. Si les robots et les imprimantes 3D remplacent certaines tâches, il faudra bien sûr aussi des gens pour les construire ou les maintenir. Mais tout le monde n’aura pas les compétences requises pour les nouveaux emplois qui apparaîtront. Il y aura toutefois d’abord une phase d’ajustement où beaucoup d’emplois disparaîtront. Certaines technologies réduiront la demande de travail. Les détenteurs de capital s’en sortiront mieux que ceux qui offrent leur force de travail.

- Durant cette phase d’ajustement, quelle réponse peut être apportée à ceux qui perdent leur emploi? Faut-il par exemple miser davantage sur la formation continue, introduire un revenu minimum?

- L’expérience montre que reformer les gens n’apporte souvent pas les résultats escomptés. Il faudra voir aussi si le système éducatif est capable de s’adapter aux nouvelles exigences du marché du travail qui résulteront des changements technologiques. Beaucoup d’universités savent très bien assurer la partie vocation de la formation des étudiants mais pas l’adaptation au marché du travail. Quant au revenu minimum, la plupart des pays à travers n’ont tout simplement pas les ressources nécessaires pour le proposer.