La décision de l'OMC de condamner, même légèrement, les pratiques brésiliennes en matière de soutien à l'exportation, dans le cas de l'avionneur Embraer, soulève quelques questions embarrassantes pour la compagnie régionale suisse Crossair, qui vient de signer un contrat portant sur une enveloppe totale de 3 milliards de francs suisses et quelque 120 appareils. Cela constitue pour Crossair (et de loin!) le plus gros achat de son histoire, et garantit à Embraer un lancement idéal pour sa nouvelle gamme de jets régionaux. Dans cette affaire, l'avionneur de São Paulo n'était pas en concurrence directe avec Bombardier, mais avec l'américano-allemand Fairchild Dornier.

Moritz Suter, administrateur délégué de Crossair, chantre de la privatisation et du libre marché, a-t-il changé son fusil d'épaule grâce aux subventions étatiques généreusement accordées par Brasilia? Crossair, entreprise suisse au-dessus de tout soupçon, encourage-t-elle le marché de dupes qui régit souvent le transport aérien, où le prix catalogue d'un appareil n'a qu'un lointain rapport avec la facture réelle, et où les données économiques et financières des constructeurs aéronautiques sont d'une telle opacité qu'elles nécessitent le vol aux instruments?

Appuyé par les analyses de plusieurs experts connaisseurs du marché, le président d'Embraer affirme l'âme tranquille que ses avions seraient de toute manière moins chers que ceux de ses concurrents nord-américains. Ceux-ci bénéficient d'ailleurs eux aussi des largesses de leurs gouvernements, car le libéralisme américain ne s'est jamais embarrassé de subventions déguisées pour doper le stratégique secteur aérospatial. Qu'on songe par exemple aux multiples programmes militaires ou à la protection de la loi sur les faillites (le trop fameux Chapter 11).