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En lançant sa propre cryptomonnaie, le petro, le gouvernement vénézuélien de Nicolas Maduro espère relancer son économie et contourner les sanctions internationales.
© FEDERICO PARRA/AFP PHOTO

devise virtuelle

La cryptomonnaie vénézuélienne? Une «escroquerie» en faveur de l’élite du pays

Le gouvernement de Nicolas Maduro veut lever 6 milliards de dollars grâce au petro. Les experts interrogés par «Le Temps» ne croient pas à cette tentative de sauver l’économie bolivarienne

«Nous avons reçu des intentions de vente pour 735 millions de dollars…» Nicolas Maduro s’est montré très satisfait mardi du lancement de la monnaie virtuelle vénézuélienne. Son gouvernement cherche de nouvelles formes de financement international, alors que l’inflation a atteint 1300% entre janvier et novembre 2017 et que la dette extérieure approche 150 milliards de dollars. Une dette sur laquelle Caracas pourrait faire défaut si la production de pétrole continue à reculer dans le pays aux 300 milliards de barils de réserves – les plus importantes du monde. La production domestique d’or noir a chuté de 29% l’an dernier, alors qu’elle fournit 96% des revenus du pays. Le tout alors que le régime autoritaire fait l’objet de sanctions économiques américaines et européennes.

Une des solutions miracles imaginées par Caracas s’appelle le petro, une devise numérique mise en vente depuis mardi au prix de 60 dollars, soit le prix d’un baril de brut. Un total de 100 millions d’unités sera émis d’ici au 20 mars et des pays du Moyen-Orient notamment seraient intéressés à investir, selon les autorités vénézuéliennes. Plusieurs pays réfléchissent à des projets de cryptomonnaies, dont la Russie (et son cryptorouble), la Suède (où l’utilisation du cash a beaucoup reculé), le Japon, l’Estonie ou Singapour.

Positif pour l’élite du pays

Mais le petro, décrit dans un white paper et un guide de l’acquéreur disponibles en ligne, comporte de nombreuses zones d’ombre. «Beaucoup de questions sont laissées ouvertes, peut-être à dessein, estime Fedor Poskriakov, avocat chez Lenz & Staehelin à Genève. Comment le petro sera-t-il couvert par les réserves de pétrole, comme le white paper le promet? Ce jeton sera-t-il considéré comme un moyen légal de paiement au Venezuela, voire dans d’autres pays? Sur quelle base légale le petro sera-t-il émis?»

Pour un émetteur souverain, l’on aurait pu s’attendre à une documentation plus complète et robuste, à l’instar des émissions obligataires que le Venezuela a déjà faites par le passé, regrette l’avocat, très connaisseur en matière de cryptodevises.

Lire aussi: Le Venezuela ajoute des zéros sur ses billets

«Il est extrêmement douteux que le Venezuela tienne sa promesse et produise le pétrole qui sert de sous-jacent au petro, estime Fabian Schär, qui dirige le Centre pour la finance innovante de l’Université de Bâle. En outre, le risque de ne pas être remboursé est très élevé, car le Venezuela est déjà très endetté. Il est probable que le petro bénéficiera surtout à l’élite vénézuélienne.»

Inefficace contre les sanctions

Pour ce spécialiste des cryptomonnaies et de la blockchain, le petro ne permettra pas non plus de contourner les sanctions internationales: «Même si le petro pourrait susciter un certain intérêt, malgré le risque élevé de défaut, je ne pense pas qu’il recevra beaucoup de demande. Par conséquent, je ne pense pas que le pays pourra contourner les sanctions internationales à grande échelle», conclut Fabian Schär.

Dans ces conditions, faut-il acheter du petro? Nos interlocuteurs invitent à la plus grande prudence – et c’est un euphémisme. «Rien n’explique concrètement comment le prix du petro sera dynamiquement ajusté à l’évolution des cours du baril, observe Olivier Cohen, de la société de gestion Altcoinomy à Genève, spécialisée dans les actifs cryptos. De plus, 17,6% des petros seront détenus par une autorité étatique, qui pourrait facilement en manipuler le cours.»

Lire aussi: Le Brésil prend des mesures d’urgence face à l’afflux de Vénézuéliens

Le gouvernement pourrait néanmoins lever une somme importante et le prix du petro pourrait progresser dans un premier temps, poursuit le gérant, du fait de l’«important engouement de la population locale pour les cryptodevises, à la suite de la dépréciation du bolivar ces dernières années», mais seulement jusqu’à ce que «le gouvernement décide de nouveau de faire tourner la planche à billets, comme il a toujours fait dans le passé», conclut Olivier Cohen. Une possibilité d’ailleurs offerte par le white paper: «Seulement 44% des petros seront offerts au public, or il est explicitement prévu que si un vote est conduit sur la blockchain, sur la base d’un petro pour un vote, des impressions supplémentaires de petro pourraient être envisagées», conclut Olivier Cohen.

Tirer les enseignements

Finalement, cette opération vénézuélienne ressemble vraiment à «une escroquerie, puisque face à une hyperinflation, le gouvernement décide d’imprimer encore de la monnaie, mais avec des billets virtuels», analyse Yves Bennaïm, fondateur du think tank 2B4CH, dédié au monde des cryptos et de la blockchain à Genève.

Pour ce partisan des nouvelles monnaies, le petro «pénalisera la population vénézuélienne, mais permettra aussi, paradoxalement, à d’autres acteurs internationaux de se poser les bonnes questions sur ce qu’il faut faire et ne pas faire». L’expérience du petro «montrera au grand public que de nouvelles solutions peuvent émerger grâce à la blockchain, les premières ne seront peut-être pas les plus concluantes, tout comme la création d’Internet n’a pas immédiatement débouché sur la naissance de Google ou d’Uber», conclut Yves Bennaim.

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