Automobile

Cuba: la révolution économique des vieilles américaines

Les voitures des années 1940 et 1950 sont des entreprises qui font vivre des dizaines de milliers de Cubains. Leur existence est menacée par le rapprochement avec les Etats-Unis

Les vieilles américaines risquent de disparaître de Cuba

Automobiles Les voitures des années 1940 et 1950 sont des entreprises qui font vivre des dizaines de milliers de Cubains

Leur existence est menacée parle rapprochement avec les Etats-Unis

Le démarreur pleure. Un air de reggaeton, puis de salsa endiablée envahit l’habitacle. Le chauffeur, immense Noir rondouillard, torture la boîte de vitesses de sa Jeep Willys 1952 aménagée en taxi collectif. Vite, il faut filer avant que l’Almendrone – le nom des vieilles voitures américaines – ne change d’avis. Une horde de passagers s’engouffre dans la Willys. «Yohandry le Noir» est propriétaire de sa Jeep (prononcez yeepy).

Pendant douze heures, six jours sur sept, il transporte dix passagers, huit à l’arrière sur deux banquettes de skaï élimées, et deux à l’avant, entre le Capitole de La Havane et le Vedado, le quartier des artistes, pour 10 pesos cubanos (0,45 franc). Avec un chiffre d’affaires moyen de 4 francs pour un quart d’heure de trajet, soit environ une semaine de salaire moyen dans l’île (entre 18 et 20 francs par mois), Yohandry est un véritable capitaliste dans un pays de moins en moins communiste. «Je vis plutôt bien, mais il faut payer des impôts et faire des cadeaux aux inspecteurs du Ministère des transports lorsque les fêtes et les vacances approchent», précise le chauffeur. Les Almendrones font vivre leurs propriétaires, leurs familles, mais aussi une foule de petits entrepreneurs privés: vendeurs de sodas, de cacahuètes, de journaux, garagistes qui gravitent autour de ce commerce.

Scène coutumière à La Havane donc, mais peut-être plus pour longtemps. Aux yeux du monde et des amoureux de châssis d’un autre temps, Cuba est un paradis de guimbardes américaines. Les Almendrones semblent immortelles. Elles seraient entre 50 000 et 60 000 à avaler les rues de la capitale. Rien n’est jamais précis en matière de chiffres à Cuba. Ni de clients transportés. Quatre ou cinq passagers à l’arrière, trois à l’avant. Et souvent plus.

La révolution capitaliste de Raul Castro entreprise en 2010 pourrait bien sonner le glas de ces vieux tacots. «Le blocus dure depuis un demi-siècle et à 78 ans, j’aimerais bien pouvoir m’acheter une dernière voiture, mais neuve», confie Pablo, ancien militaire des guerres d’Angola, avant d’ajouter «Juste après la Révolution, j’ai acheté une Chevrolet à un Cubain qui partait à Miami. Il me l’a vendue sans les papiers de propriété. Elle vaut au moins 20 000 dollars, mais je ne peux pas la revendre.» La dernière voiture américaine est entrée sur l’île peu avant l’embargo de 1962. Elle repose aujourd’hui dans un petit musée automobile perdu près de San­tiago de Cuba. Au-delà des désirs de nouveauté des Cubains, un autre danger guette les Almendrones. Barack Obama autorisera très bientôt ses compatriotes à voyager à Cuba. Ces derniers, fascinés, achèteront les reliques à prix cassé. Dès cet automne, des ferries relieront les Etats-Unis et Cuba et avec quelques complicités, exporter une voiture vers Miami devrait devenir un jeu d’enfant.

Combien coûtent les Almendrones? «Aux alentours de 20 000 dollars», souligne Pablo. Et parfois jusqu’à 40 000 dollars. C’est sur l’Internet cubain et le site Revolico.com que se trouve le plus vaste choix de vieilles américaines. Presque toutes ont des moteurs diesel de Nissan, de Volga ou autres. Les plus recherchées sont celles avec des moteurs originaux. «Il n’y en a presque pas. On dit que les Américains seraient prêts à payer 60 000 dollars pour une auto avec des pièces d’époque. Il faut aller chercher les pièces dans les campagnes, dans les remises. Les gens les ont toujours», note Pablo.

La rumeur évoque des entreprises des Etats-Unis et des riches Cubains de Miami qui repéreraient ces vieilles voitures dans l’espoir de les acheter pour les revendre plus cher aux yumas – les citoyens de l’oncle Sam. A moins que le gouvernement cubain ne soit plus rapide et oblige les vendeurs à passer par une société d’Etat. A la fin des années 80, La Havane avait proposé à ses compatriotes d’échanger de vieilles américaines contre des ladas neuves. Le bruit avait alors couru que le gouvernement avait revendu ces autos aux Etats-Unis.

La révolution capitaliste de Raul Castro pourrait bien sonner le glas de ces vieux tacots

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