UBS a annoncé ce lundi qu'elle proposera bien un dividende ordinaire de 73 centimes par action au titre de 2019 lors de son assemblée générale du 29 avril.

Pour certains, ce sera une occasion ratée de profiter des apéritifs, réputés gargantuesques, des assemblées générales (AG) des grandes entreprises suisses. Pour d’autres, ce sera la possibilité de s’épargner des critiques publiques, comme Credit Suisse, qui ne devra pas répondre à des questions sur l’embarrassante affaire des filatures. Mais pour une grande partie des acteurs, le fait que la saison 2020 des assemblées se tient à huis clos, ce sera bien plus: l’impossibilité de débattre des rémunérations des dirigeants, et de bien d’autres sujets, face à eux.

Coronavirus oblige, certaines entreprises, comme celle qui gère l’aéroport de Zurich, ont repoussé cette manifestation. Mais la plupart ont choisi l’autre option, celle de les tenir sans la présence des actionnaires, invités à voter à l’avance et, dans certains cas, à envoyer leurs questions ou remarques. Nestlé, ABB, SGS, tous les grands noms du SMI se contenteront d’une réunion en petit comité de moins de cinq personnes, dont un représentant des actionnaires, comme l’a demandé le Conseil fédéral.

Résignation

La plupart des acteurs sont résignés. «Le problème, en repoussant, c’est qu’on va se retrouver plus tard dans un goulet d’étranglement», souligne Vincent Kaufmann, directeur d’Ethos. Et cela alors qu’il faut de toute façon valider les comptes dans un délai de six mois depuis la fin de l’exercice et que le Conseil fédéral a montré une préférence pour des assemblées sans actionnaires plutôt que de donner un délai supplémentaire, ajoute le responsable.

Ces assemblées fantômes ne risquent pas de déboucher sur des résultats de vote fondamentalement différents des autres années. Déjà parce que, comme le souligne Agnès Hoevenaars, «il est clair que dans la période actuelle, guichet fermé ou non, les actionnaires se focalisent sur les questions fondamentales: l’entreprise est-elle capable de gérer la crise? Y aura-t-il des dommages financiers à long terme? Les employés vont-ils perdre leur emploi?» A l’inverse, poursuit la responsable d’Agnès Blust Consulting, une société qui conseille les entreprises de la bourse suisse sur leurs rémunérations, «l’intérêt pour les questions liées aux rémunérations sera probablement moins fort que dans une année normale».

En outre, «dans la plupart des cas, 90% des votes sont envoyés à l’avance», poursuit Vincent Kaufmann. Chez Credit Suisse par exemple, la proportion est encore plus écrasante: l’an dernier, même s’il s’agissait de centaines de personnes, présentes au Hallenstadion de Zurich, elles ne représentaient que 1% du total des voix.

Pas de débat sur le climat

Ce sont néanmoins ces petits actionnaires qui sont les plus affectés par cette situation: «Les investisseurs institutionnels sont généralement en dialogue avec les entreprises durant toute l’année et se contentent de voter à l’assemblée générale, il est assez rare qu’ils s’y expriment et même qu’ils y participent physiquement.» Par contre, «les petits actionnaires n’ont pas vraiment d’autres occasions de le faire», souligne Agnès Hoevenaars.

Pour des organisations comme Ethos, Actares ou d’autres, les assemblées générales sont aussi l’occasion de faire passer des messages. «C’est une occasion d’augmenter la pression sur les entreprises, devant un public et devant les médias, ou de faire passer des messages qui ne sont pas à l’ordre du jour, comme le climat. Cette année, cela va passer à la trappe, mais cela n’empêche pas de dialoguer avec les entreprises», ajoute Vincent Kaufmann. Ce dernier promet néanmoins d’être vigilant sur la santé financière des entreprises, et notamment sur les propositions de dividendes alors que l’année en cours sera difficile.

Limiter les dividendes?

Faut-il les limiter, comme le demande le ministre français de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire? Mercredi, la Finma, l'autorité des marchés financiers suisse, a «recommandé aux conseils d’administration des établissements financiers d’évaluer soigneusement le montant des dividendes à distribuer dans le contexte actuel». Avant d'ajouter: «Les établissements solides qui font le choix de limiter ou de différer leurs distributions resteront solides plus longtemps.»

Vincent Kaufmann préfère regarder au cas par cas, en fonction du niveau de distribution de dividende proposé, de l’endettement actuel et du recours des entreprises aux mesures de chômage partiel. Pour l’avocat Shelby du Pasquier, «c’est délicat, car le dividende reflète les bénéfices de l’année passée». En revanche, «les autorités encouragent les sociétés à être prudentes dans leurs programmes de rachat d’actions pour éviter de laisser partir leurs liquidités dans les prochains mois».

Et si l’entreprise doit demander l’aide de l’Etat? «Si le dividende doit être décidé, alors même que l’entreprise se trouve en grande difficulté et qu’elle doit demander un soutien étatique, l’on peut effectivement s’interroger sur l’opportunité d’une telle distribution», admet Shelby du Pasquier. Qui ajoute: «En soi, la distribution d’un dividende est parfaitement légale, mais on pourrait imaginer que le gouvernement conditionne son aide à l’absence de distribution, ce qu’il n’a pas fait jusqu’ici.»

Tout sera «complètement différent en 2021, car les actionnaires voudront savoir si la crise aura eu un impact sur la rémunération des cadres dirigeants pour 2020, surtout si eux-mêmes (via une réduction des dividendes) ou les employés (perte d’emploi, chômage partiel, etc.) sont touchés. Les actionnaires et le public voudront voir s’il y a une égalité et une certaine justice entre les actionnaires, les employés et les cadres dirigeants.»