Le billet vert connaît ce que certains comparent à une résurrection. Lundi, la devise américaine n'avait jamais été aussi forte depuis treize mois face à la monnaie européenne - il fallait moins de 1,35 dollars pour s'offrir un euro - alors que la crise financière semble à présent se concentrer sur le Vieux Continent. Mardi, l'annonce d'un plan concerté de six grandes banques centrales afin de débloquer la paralysie du circuit bancaire international a cependant redonné hier un peu de vigueur à l'euro.

Responsable de la recherche sur les devises chez HSBC à Londres, David Bloom est convaincu depuis des mois que la fin du dollar n'est pas pour demain. Après des mois «très difficiles», celui-ci prenait un peu sa revanche en présentant récemment sa vision à des gérants indépendants réunis par HSBC Private Bank. Extraits.

Le Temps: Les Etats-Unis sont au milieu d'une crise financière, prêts à entrer en récession et vous annoncez... la remontée du dollar?

David Bloom: Rappelez-vous ce que l'on disait il y a six mois! Le découplage est là, cette crise est américaine, les Etats-Unis ne sont plus la superpuissance. Ils plongent en récession alors que l'Europe résiste, ils ont ouvert la boîte de Pandore de l'inflation après des années de politique monétaire laxiste... Achetez des actions européennes, des obligations émergentes! Aujourd'hui qu'en est-il? La contagion est là, oublié le découplage: la croissance allemande est négative, l'immobilier britannique s'effondre... On peut parler de «schadenfreunde»: le dollar bénéficie du malheur des autres.

- Mais le plan de sauvetage de 700 milliards de dollars de Washington ne rime-t-il pas avec explosion des déficits et plongeon du dollar?

- Cet argument est valide dans un environnement normal. Mais aujourd'hui, où est-elle, cette avalanche de dollars? La Réserve fédérale injecte plus de 600 milliards de dollars [il y a une semaine] et qu'est-ce qui se passe? Rien. Car les banques ne prêtent plus, les consommateurs n'empruntent pas. On l'a déjà vu lors de la crise du Japon: dans un environnement où tout le monde est obsédé par son désendettement, un plan de relance financé à coups de déficit ne s'accompagne pas d'inflation ou d'affaiblissement de la devise. Même si mon analyse est fausse, ce serait, in fine, une bonne nouvelle: le système fonctionne, les banques prêtent...

- Et la faiblesse de taux d'intérêt aux Etats-Unis? Ceci ne milite guère pour un dollar fort...

- Contempler le lac Léman me fait penser à ces mouvements de «carry trade». Lorsque tout est calme - volatilité inexistante, inflation faible, croissance dynamique - jetez un simple caillou, et les ronds se propagent à la surface de l'eau. Il suffit qu'un continent abaisse ses taux d'un quart de point pour que le monde entier arbitre la différence, ce qui fait bouger les changes. Dans la tempête actuelle, les marchés ressemblent à la mer du Nord: jetez-y un rocher, cela ne changera rien. Plus personne ne réagit à l'annonce d'une baisse des taux.

- Mais alors, qu'est-ce qui explique les mouvements de devises?

- Dans la crise actuelle, le dollar ne dépend plus que des mouvements de capitaux résultant des changements d'allocations de portefeuilles. Les devises sont l'esclave des autres marchés: les 3000 milliards qui s'y échangent chaque jour ne sont pas liés aux fluctuations du commerce mondial! Or dans les six mois, les gens vont réexaminer leurs portefeuilles. En cette période d'aversion du risque, tout est remis à plat et les obligations d'Etat américaines font toujours office de placement refuge.

- En vogue, les obligations américaines? Les investisseurs ne fuient-ils pas le marché américain du crédit comme la peste?

- Certes, mais si vous regardez de plus près, la plupart des crédits titrisés achetés dans le passé par les étrangers étaient émis par les agences parapubliques de financement immobilier, Freddie Mac et Fannie Mae. Or quelles sont les institutions que l'Etat a sauvées en premier? Freddie et Fannie. Le jour où l'Etat américain leur a garanti son soutien, en juillet, correspond précisément avec la remontée du dollar. Celui-ci est un phénix que renaît de ses cendres.