Stratégie

David Schmid, de Leonteq: «Dans les produits structurés, le service passe avant l’innovation»

David Schmid, qui vient d’entrer dans le top 10 des personnalités de l’industrie des structurés, et membre de la direction de Leonteq prévoit une croissance significative de cette industrie

Leonteq est une fintech qui fait partie des start-up suisses qui ont grandi, sans être rachetées. Avec plus de 400 employés et une part de marché de 10%, c’est un acteur clé et innovant sur le marché des structures. Après un excès de promesses, le patron fondateur s’est retiré. Un nouvel actionnaire s’est imposé et une réorganisation a été menée à bien. David Schmid, classé dans le top 10 des personnalités de la profession (magazine payoff) et membre de la direction de Leonteq, explique les nouvelles tendances de son secteur et les innovations en cours.

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Le Temps: En dix ans, Leonteq est passée de la start-up à l’unicorn de 500 employés. Comment avez-vous vécu cette transformation?

David Schmid: J’ai vécu l’époque où Leonteq était une start-up sans client ni produit, ni réputation, et j’ai eu la chance de l’accompagner jusqu’à aujourd’hui: cela a été une expérience mémorable et turbulente mais aussi une fantastique opportunité. Nous avons dû faire face à la crise financière et à la concurrence permanente sur le marché suisse, où les banques établies ne nous ont pas attendus pour émettre des produits structurés. Mais notre arrivée sur ce marché a provoqué un petit séisme. Nous avons profité de la réorganisation et du repositionnement des grandes banques après la crise financière. Un créneau s’est ouvert dans lequel nous nous sommes précipités. Notre avantage résidait dans le fait de pouvoir offrir de petites valeurs nominales, une grande flexibilité, une liquidité sur le marché secondaire et une transparence nouvelle à cette époque. Nous avons connu une croissance rapide et avons accompli notre introduction en bourse en 2012. Aujourd’hui nous avons une capitalisation boursière d’un milliard de francs et nous sommes présents dans neuf pays.

Les structurés sont apparus avant même le bitcoin. Aujourd’hui est-ce que l’image innovante de ces produits n’est pas dépassée par la fintech, les ETF et les cryptomonnaies?

Nous sommes nous-mêmes une fintech. Nous mettons la technologie à profit en vue d’augmenter l’efficience des émissions, la production et la distribution des produits structurés. La croissance a effectivement été forte dans les ETF et les cryptomonnaies. Le marché des structurés a la possibilité de tirer profit des nouvelles tendances, comme nous l’avons fait avec un certificat sur le bitcoin.

Mais contrairement au bitcoin ou aux ETF, les produits structurés fonctionnent très bien lorsque les taux d’intérêt sont très bas ou même négatifs. Ils ont aussi l’avantage d’offrir un profil asymétrique, c’est-à-dire que contrairement aux ETF, vous pouvez non seulement bénéficier d’un sous-jacent lorsqu’il est hausse ou en baisse, mais aussi lorsqu’il ne bouge pas.

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Les produits structurés sont concurrencés non seulement par les fonds de placement mais aussi par les ETF et leurs coûts extrêmement bas. Pouvez-vous rester concurrentiels?

Il n’y a pas d’effet d’éviction causé par les ETF. L’investisseur ne se demande pas s’il achète un fonds, comme un ETF, ou un produit structuré. Un produit structuré est judicieux dans un contexte de portefeuille diversifié où les actions, les obligations et bien sûr les fonds sont aussi présents. Il est vrai que l’émission d’un produit structuré doit être très efficiente. Le produit structuré profite du fait qu’il n’est pas soumis à la loi sur les placements collectifs de capitaux (LPCC) et peut ainsi s’épargner certains frais administratifs.

En 2017, nous avons enregistré une marge brute de 90 points de base par produit émis. Cela signifie que le coût d’émission d’un structuré ne dépasse pas 300 à 500 francs pour un produit standard. Le prix a été massivement réduit en dix ans. C’est uniquement possible par un travail d’automatisation conséquent.

La croissance du marché atteint 21% à nouveau en 2017. Comment expliquer que la part des structurés ne dépasse toujours pas 3% du portefeuille des épargnants suisses?

Les marchés financiers sont en nette hausse si bien que la valeur des structurés s’accroît en parallèle, mais au sein du portefeuille le pourcentage reste stable. J’espère qu’elle doublera à 6% à moyen terme. En 2007, cette part s’était déjà hissée à 6,5%. Tant que les taux d’intérêt sont aussi bas et les possibilités de placement demeurent limitées, l’acceptation des structurés devrait augmenter. Il appartient alors aux émetteurs de souligner l’intérêt des structurés dans le contexte du portefeuille pour que cette part augmente.

En Europe, cette proportion est identique, tandis qu’en Asie elle est plus basse mais il y a des portefeuilles où cette proportion atteint entre 10 et 20%.

Quelle est votre approche à l’égard des cryptomonnaies? Réticente comme les grandes banques ou opportuniste en fonction de la demande?

Nous n’avons pas de point de vue sur l’évolution future des cours et ne les recommandons ni à l’achat ni à la vente, mais nous constatons l’existence d’une importante demande pour les cryptomonnaies.

Les gérants de fortune doivent parfois faire face à des restrictions réglementaires s’ils désirent investir l’argent de leurs clients sur des marchés non régulés. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de créer des produits listés sur des marchés réglementés, comme la bourse SIX. Les actifs du client peuvent ainsi rester dans le dépôt de la banque.

Contrairement au bitcoin ou aux ETF, les produits structurés fonctionnent très bien lorsque les taux d’intérêt sont très bas ou même négatifs

Quels montants existent-ils sur ces marchés réglementés pour cryptomonnaies et quelle est votre part de marché?

Seuls Leonteq et Vontobel ont émis des produits cotés en bourse sur les cryptomonnaies. Nous sommes les seuls à offrir des certificats sur le bitcoin en francs suisses. J’ajouterais encore Falcon et Swissquote qui ouvrent des comptes à partir desquels le client peut effectuer des transactions sur les cryptomonnaies.

Nous ne cessons de croître sur ce segment, mais je ne peux donner de chiffres. Nous profitons aussi d’une augmentation de la demande de l’étranger. Le fait que Leonteq offre des certificats en bitcoins a attiré les investisseurs d’Europe et d’Asie.

Est-ce que la concurrence se décide avant tout sur l’innovation des produits?

Par rapport à il y a dix ans, le degré d’innovation du produit a diminué. Sur le marché suisse en particulier, les produits sont aujourd’hui hautement standardisés. La plus grande partie de la différenciation entre concurrents se fait par le biais du service. Le client désire un produit standard et choisit l’émetteur avec le meilleur service.

Quels services sont les plus recherchés?

Je pense aux outils de gestion du cycle de vie d’un produit, de la transparence en matière de risques et de valuation, qui est assurée grâce à un écart bid-ask équitable sur le marché secondaire. Tous les émetteurs ne peuvent pas le faire efficacement.

Leonteq a effectué une profonde réorganisation et vient de nommer un nouveau CEO. Quelle est la prochaine étape stratégique?

Lukas Ruflin, le nouveau CEO, définira la stratégie en collaboration avec la direction générale et le conseil d’administration. En matière de produits, nous voulons faire des efforts supplémentaires en termes d’efficience et d’automatisation. Une nouvelle émission doit être quasi gratuite pour le client.

Nous voulons aussi nous établir comme un innovateur. En novembre, nous avons été les premiers au monde à émettre des short certificats sur le bitcoin permettant à l’investisseur de profiter d’une baisse de cette cryptomonnaie. Nous diversifions notre offre produit en nous lançant dans la dette privée, avec un partenaire. L’un de nos principaux objectifs reste d’être leaders en termes d’innovation.

Enfin, nous cherchons à améliorer l’acceptation des produits structurés en portant la réflexion sur leurs avantages dans le contexte d’un portefeuille d’investissement.

En quoi votre modèle êtes-vous une société innovante?

En tant que fintech, notre modèle est basé sur l’innovation, qu’elle émerge de nouveaux produits, de nouveaux sous-jacents (cryptomonnaies), ou de nouveaux profils de risque (payoff) afin de tirer profit d’un nouveau momentum d’une classe d’actif.

Parallèlement, nous sommes confrontés à une forte pression sur les coûts et au besoin de renforcer la transparence (MiFiD, Fidleg). Nous saluons cette évolution parce qu’elle améliorera la réputation de notre marché et l’acceptation de nos produits. Afin de satisfaire aux réglementations, notre infrastructure doit aussi être adaptée et rendue plus efficiente par un effort d’innovation. Par exemple, nous devons offrir quotidiennement à nos clients des stress tests sur notre vaste gamme de produits ainsi que fournir des Key Information Documents (KID).

Au sein de Leonteq, vous êtes responsable des solutions pour les banques et des «investment solutions». De quoi s’agit-il?

Les investment solutions sont responsables de la distribution de produits par nos propres forces commerciales (80 employés) dans nos dix bureaux aux gérants de fortune, family offices et banques privées. Nous vendons ici nos propres émissions ou celles de nos partenaires, comme Raiffeisen, EFG, Standard Chartered et JPMorgan.
Le modèle est différent dans les banking solutions. Nous développons ici des plateformes pour des banques qui utilisent notre technologie pour leur propre réseau de vente, par exemple EFG, Raiffeisen ou Crédit Agricole CIB, ainsi que notre savoir-faire en matière de gestion du risque et de documentation.

En quoi votre stratégie se distingue-t-elle aujourd’hui de votre rival de toujours Vontobel?

Leonteq est un prestataire de services axé sur les émetteurs. Grâce à sa technologie, Leonteq permet à d’autres banques de devenir elles-mêmes émettrices de produits structurés ou de permettre aux émetteurs existants d’émettre et de vendre des produits plus efficacement. Nos partenaires peuvent également bénéficier de notre équipe de vente, qui place avec succès leurs produits sur d’autres marchés. C’est fondamentalement différent du modèle de Vontobel qui fournit une plateforme pour les banques privées (buy-side) pour qu’elles puissent faire appel aux offres de plusieurs banques d’affaires présentes sur cette plateforme.

Comment devrait être l’année 2018 dans les structurés si la volatilité s’accroît et les taux augmentent progressivement?

Les principaux produits (57% du chiffre d’affaires) sont des produits de rendement, comme les barrière reverse convertibles. Cette tendance se poursuivra en 2018. Si la volatilité augmente, les investisseurs qui synthétiquement vendent des options profiteront de coupons plus élevés. Par ailleurs, comme les taux d’intérêt en dollars s’accroissent, les structurés en dollars avec protection du capital deviendront plus intéressants. Dans un contexte d’incertitude sur les actions, il est possible que les investisseurs décident de ne pas participer entièrement à la tendance du marché et d’acheter une protection partielle.


Profil

David Schmid est responsable des «Investment & Banking Solutions» depuis 2017 auprès de Leonteq, dont il est membre de la direction. Il est nommé au 6e au classement 2018 des 30 principales personnalités des produits structurés (magazone payoff) selon un sondage auprès de 200 représentants de la branche.

Il est né en 1982 et détient un Bachelor en Economie, option gestion bancaire et finance, de l’université de Zurich. En 2006 il a débuté sa carrière chez UBS, où il a participé à quelques projets de plateforme pour la division Private Banking. Il a rejoint Leonteq (anciennement EFG Financial Products) en 2008. Il a été responsable du développement des opérations de Leonteq en Asie de 2012 à 2014 où il a créé Leonteq Securities (Singapore). Depuis 2008 et 2012 il a fait partie de l’équipe de distribution Structured Solutions à Zurich, Suisse.

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