Les préparatifs policiers et les protestations rituelles des anti-mondialistes privés de manifestation n'y changent rien: l'excitation autour de Davos édition 2005 n'est plus ce qu'elle était.

Le World Economic Forum (WEF) est en transition, et le départ successif de deux directeurs n'est pas l'explication principale d'un certain flottement entourant son ouverture.

Le WEF a changé de nature. D'abord – c'est à mettre à son crédit –, il a essaimé en forums régionaux, de plus en plus fréquentés. Ce qui se dit à Hongkong ou Amman, les affaires qui s'y nouent gagnent chaque année en importance.

Et Davos lui-même? La retraite alpine permet de réfléchir en paix aux grands problèmes de ce monde… Mais est-ce ce que recherchent les «global leaders» en ce moment? Pas sûr. Côté business, les grands patrons privilégient au contraire ce qui vibre, bouge, foisonne. Après la crise boursière, le 11 septembre, Enron et la mise en ordre des bilans, l'heure est à la recherche d'opportunités, de pays dynamiques où vendre ses produits et placer son argent. L'Europe et la Suisse, à ce jeu, font piètre figure.

Or un ingrédient essentiel de Davos est l'attraction qu'exerce le succès lui-même. Il y a quelques années, des ministres indiens et chinois venaient poliment courtiser dans la station grisonne les investisseurs occidentaux aux poches pleines. Mais les choses changent vite: ces dix derniers jours, on a vu la troisième fortune russe, Viktor Vekselberg, devenir le deuxième actionnaire du groupe immobilier suisse Züblin, et le milliardaire hongkongais Li Ka-shing s'offrir le premier parfumeur mondial, Marionnaud. Même le tsunami, outre l'élan de charité mondiale, a provoqué d'autres réactions: «Merci pour votre aide, mais nous n'en avons pas vraiment besoin», ont dit les gouvernements thaïlandais et indien. «Parlons plutôt de notre dette publique», ont enchaîné le Sri Lanka et l'Indonésie.

Les rapports de force paternalistes n'ont plus cours. Dans ces conditions, le Forum de Davos affronte un défi: qu'offrir intellectuellement pour renouveler l'intérêt des participants, comment rester le lieu où se forgent les tendances de demain?

Les sondages et communiqués davosiens qui tombent à verse en ouverture de l'édition 2005 dégoulinent plus de bons sentiments que de bonnes idées. «La communauté financière ne met pas assez l'accent sur l'investissement socialement responsable», claironne l'un. «Les entreprises anticipent mal les mesures enrayant l'épidémie de sida», regrette l'autre. «Eliminer la faim et la pauvreté est une priorité», découvre un troisième (sans blague?). Un sondage nous apprend enfn que les ONG (55% d'indice de confiance, contre 36% en 2001) relèguent le business à la seconde place et les médias (on n'en parle même pas) loin derrière.

Honte au capital, péché originel! On se croirait dans une manif anti-G8.

Comme si, traumatisé par les assauts anti-mondialistes, Davos n'osait plus prendre une initative sans qu'elle soit préalablement labellisée écologique, sociale, «responsable» d'une façon ou d'une autre.

Peut-être faudrait-il distribuer aux participants l'excellent dossier sur la responsabilité sociale des entreprises publié cette semaine par The Economist. Une fois de plus, l'hebdomadaire prend l'opinion dominante à contre-pied en posant froidement la question: n'est-ce pas en focalisant leur talent sur ce qu'ils font le mieux – dégager un profit – que les entrepreneurs servent le mieux la communauté? Bien sûr, la recherche du bénéfice ne va pas sans éthique des affaires, et quand ce garde-fou ne suffit pas, c'est aux autorités démocratiquement élues de préciser les règles du jeu. Mais chacun son travail, et la collectivité y gagnera davantage qu'à certains engagements «responsables» hypocrites, sinon contre-productifs: tel est en substance la conclusion de l'hebdomadaire britannique.

Voilà qui mériterait bien une discussion à Davos. Un peu de vitriol dans l'eau de rose ne ferait pas de mal. Faute de quoi le WEF, à terme, ne sera plus un «think tank», mais une école du dimanche.