«Par rapport aux craintes, les choses se sont relativement bien passées, les grands objectifs ont été atteints»: observateur de l'effondrement de la société Swiss Dairy Food (SDF), le vice-directeur de l'Office fédéral de l'agriculture, Jacques Chavaz, respire. Cent jours après le tremblement de terre qui a ébranlé l'économie laitière suisse (Le Temps du 24 septembre), sept sites de production SDF sur huit ont été repris, et le conditionnement du lait livré par des milliers de paysans n'a pas été interrompu. Porte-parole du commissaire au sursis concordataire, Filippo Beck ajoute que 800 emplois ont été sauvés (sur 1600 début 2002), 200 ou 300 autres pourraient l'être encore.

Le «grounding» du lait n'a pas eu lieu. Des questions demeurent toutefois. Les premières concernent le coup de théâtre survenu en décembre quand le groupe Emmi, surenchérissant de 50% sur la proposition des Laiteries réunies de Genève (LRG), a remporté au poteau le site important d'Ostermundigen et surtout la marque Toni. Son offre déposée in extremis – hors délai estiment certains – a conduit les LRG à retirer la leur: ayant sollicité un coup de pouce des fonds publics, ces dernières pouvaient difficilement suivre la surenchère sans être discréditées auprès des autorités. De trois repreneurs au début, il en reste deux sur la ligne d'arrivée (Emmi et Cremo).

Un échec pour les LRG? Didier Cavroy, président du pôle produits laitiers, ne le pense pas: «L'intégration d'une partie de SDF nous aurait donné un coup d'accélérateur mais n'était pas vitale. Notre offre nous a fait connaître positivement, et nous conservons les capacités financières pour mener à bien une stratégie d'expansion.» Didier Cavroy note au passage qu'Emmi se charge d'une «lourde responsabilité» en devenant à la fois leader dans la politique du fromage et un acteur important dans le secteur des produits frais. D'autres s'interrogent également.

Coût final inconnu

Emmi, ayant racheté dans un premier temps le secteur fromager de SDF, contrôle désormais 70% de la production d'Emmental. Avec Ostermundigen et la marque Toni, le groupe lucernois devient aussi le numéro 2 ou 3 (derrière Migros et peut-être Coop) dans les produits frais. La Commission de la concurrence (Comco) a approuvé cette concentration: «Le marché des produits frais est plus ouvert que celui des fromages», dit son porte-parole Patrick Ducrey.

Le chiffre d'affaires d'Emmi (1,26 milliard de francs en 2001, bénéfice net de 29,4 millions) va bondir d'un coup à 1,85 milliard de francs. Cette perspective n'effraie pas la porte-parole du groupe, Ingrid Schmid: «Nous avons déjà fait l'expérience d'une acquisition proportionnellement plus importante en rachetant Kirchberg à Coop.» Disposant de fonds propres confortables (41%), Emmi a aussi créé des sociétés immobilières qui rachèteront les propriétés reprises de SDF et allégeront d'autant le bilan. Plusieurs groupes de travail planifient l'intégration rapide des unités SDF: celle du fromage sera réalisée fin janvier déjà, celle des produits frais fin juin.

Ce rythme est plus rapide que celui de Cremo, qui s'est donné deux ans. La société fribourgeoise a bien tiré son épingle du jeu dans les négociations de reprises. Elle bénéficie indirectement d'une aide publique à travers la fédération Prolait qui a obtenu au total16 millions de francs de quatre cantons menacés par la débâcle (Berne, Vaud, Fribourg, Neuchâtel).

Le coût public final de l'opération de sauvetage reste une inconnue, tant les voies du subventionnement agricoles sont impénétrables. Un bon connaisseur du dossier prévient que tout n'a pas été dit et que si les restructurations ont été limitées cette fois, elles risquent de redevenir assez vite d'actualité.