N'importe quel scientifique le confirmera, toute théorie, qu'elle soit en physique quantique, en économie ou en littérature comparée, repose sur des hypothèses simplificatrices. Si nous comprenions immédiatement toute la complexité du monde, nous n'aurions pas besoin de théories. Celle de l'avantage comparatif ne fait pas exception, et il est utile et important de décortiquer quelles en sont les hypothèses fondatrices, comme propose de le faire Christian Gomez (Le Temps du 28 février). Seulement, il est aussi important de ne pas confondre théorie et évidence empirique, et de ne pas mélanger les concepts. Reprenons les points évoqués par M. Gomez.

Le fait que les salaires reflètent la productivité du travail ou non ne relève pas d'une quelconque théorie. C'est une question empirique. Personne ne peut nier que les salaires au Vietnam ou en Thaïlande valent un trentième des salaires suisses. Mais cela n'est un problème sérieux que si la productivité vietnamienne ou thaïlandaise est supérieure à un trentième des niveaux suisses. Pour répondre à cette question, il suffit de collecter les données, qui sont disponibles gratuitement par exemple sur le site de la Banque mondiale (BM). La spéculation, les taux de changes, le «dumping monétaire», les «armées industrielles de réserve» dont parle M. Gomez ne changent rien à la réalité de ces données, que la figure de mon article initial résumait.

Régularité empirique

Grosso modo, les différences internationales de salaires sont compensées par les différentiels de productivité: si je suis 30 fois moins payé, je tends à être également 30 fois moins productif. Il peut être utile de discuter des exceptions (minimes mais réelles) à cette régularité empirique, qui n'a d'ailleurs rien à voir avec l'avantage comparatif. Il est en revanche incomplet et fallacieux de ne parler que des différentiels internationaux de salaires, sans évoquer les différences correspondantes en termes de productivité.

Cela étant, M. Gomez a cent fois raison de nous rappeler que la théorie de l'avantage comparatif passe sous silence bon nombre de problèmes. Mais là encore, il est important de bien séparer les choses. M. Gomez parle des «conclusions mitigées» des travaux qui cherchent à évaluer les mérites du commerce international. Nous n'avons clairement pas les mêmes lectures. Les dernières années ont vu un florilège d'études confirmant l'importance du commerce dans le développement économique.

Plutôt qu'une liste fastidieuse de ces contributions, qu'on se pose deux questions. Est-il facile de trouver un exemple dans l'histoire économique moderne d'un pays qui aurait expérimenté une forte croissance économique sans s'ouvrir au commerce? Ma réponse est non: l'Europe d'après-guerre, et en particulier l'Allemagne, le Japon, l'Asie du Sud-Est, et plus récemment l'Inde et la Chine en sont les contre-exemples criants. Inversement, quels sont les pays les plus fermés de la planète aujourd'hui? La réponse peut encore une fois être trouvée sur le site de la Banque mondiale (entre autres): l'Ouganda, la Corée du Nord, le Myanmar ou Cuba… Pas précisément des économies dont le succès est enviable.

Décision politique

L'ouverture au commerce a des coûts. Sociaux en particulier, puisque certains groupes en bénéficient alors que d'autres en pâtissent. Economiques, peut-être, puisque toutes les spécialisations ne sont effectivement pas égales en termes de développement durable ou de pollution. M. Gomez a raison de nous rappeler qu'en raison de ces coûts, la décision de l'ouverture économique est en dernière analyse éminemment politique. Mais il a tort de nous faire croire que les lacunes de la théorie sont une raison suffisante pour l'ignorer.