Brasserie La Bavaria à Lausanne, start-up québécoise de diagnostic des maladies infectieuses, projet d’éoliennes en Suède, société finlandaise de gestion de données, école bilingue à Saint-Légier… Difficile de déceler un fil rouge parmi les nombreux investissements du groupe Debiopharm.

Cette année – avant la pandémie – ils se sont encore multipliés, dans des secteurs toujours aussi bigarrés: en janvier, 5 millions de francs ont été injectés dans une pépite française spécialisée dans les tests cliniques. L’entreprise lausannoise a aussi misé sur un réseau de crèches en Suisse et sur une société à Miami qui recourt au big data face aux cancers.

Des investissements qui permettent à l’entreprise d’être particulièrement active face au Covid-19. Un antiviral développé par Debiopharm, testé avec un groupe européen et des centres académiques, pourrait être utilisé contre le nouveau coronavirus, selon son patron Thierry Mauvernay.

Face au coronavirus

L’entreprise vaudoise est le principal actionnaire d’Immunexpress, une société américaine spécialisée dans le diagnostic de septicémie, une infection d’origine bactérienne qui peut survenir suite à une infection virale telle que le Covid-19. Immunexpress vient de recevoir l’autorisation européenne pour commercialiser un test rapide de la septicémie.

Sur le front des diagnostics, BC Platforms, à Zurich, fournit des instruments d’analyse de données pour développer un algorithme capable de prédire, grâce à des déterminants génétiques, quels patients sont les plus à risques d’être atteints du Covid-19. Cet outil doit permettre d’éviter de confiner toute la population lors d’une potentielle deuxième vague de la pandémie en ne mettant en quarantaine que les personnes les plus susceptibles de développer la maladie. Le groupe finlandais Kaiku Health, dans lequel Debiopharm a aussi placé ses billes, gère pour sa part le monitoring digital des patients du Covid-19 aux HUG.

Debiopharm? Un nom connu des Romands parce que Thierry Mauvernay multiplie les interviews – notamment à Heidi. news la semaine passée – dans lesquelles il met en cause la vitalité des start-up suisses et l’existence d’une «Health Valley» sur l’Arc lémanique. Au sujet de son entreprise familiale, et de ses investissements en dehors de la santé, il admet être moins loquace. «C’est trop compliqué», justifie le Vaudois dans un entretien qu’il nous a accordé dans son bureau, au troisième étage d’un bâtiment triangulaire emblématique de Lausanne.

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L’entreprise fondée par son père en 1979 s’est installée dans l’ancien quartier général d’André & Cie, un groupe qui a marqué l’histoire du négoce de céréales avant de faire faillite en 2001.

Dans son bureau, Thierry Mauvernay se montre ému: «La FDA [l’agence qui autorise la commercialisation des médicaments aux Etats-Unis, ndlr] a désigné une molécule de Debiopharm comme une «avancée thérapeutique majeure», seulement quelques dizaines de candidats médicaments reçoivent une telle désignation chaque année, dit-il. Ça me touche d’autant plus que j’ai moi-même eu un cancer.»

Le composant, qu’on appelle «11:43» chez Debiopharm, promet une percée majeure dans le traitement des cancers de la tête et du cou. L’entreprise a obtenu la licence sur cette molécule, créée au sein de l’Université du Michigan, il y a huit ans. Elle doit entrer dans une troisième phase d’essais cliniques avant une éventuelle mise sur le marché. «Le Debio 11:43 peut être un blockbuster», estime Thierry Mauvernay. Un médicament dont les ventes se chiffrent en milliards.

Cette molécule peut aussi ne pas passer les tests, auquel cas les années de travail pour le développer seront perdues. «En moyenne, nous réussissons avec une molécule sur huit, indique le patron. La pharma, c’est probablement le secteur le plus risqué au monde.» Les ventes d’un médicament fléchissent vite d’un coup, quand un traitement concurrent plus efficace arrive sur le marché ou lorsque des brevets tombent dans le domaine public, même si des prix élevés doivent contenir ces risques.

L’art de la délégation

C’est là que le modèle de Debiopharm est intéressant, selon son patron, mais pour le comprendre, un retour en arrière s’impose. Quand Rolland-Yves Mauvernay, père de Thierry, crée l’entreprise en 1979, il se concentre ni sur la recherche ni sur la vente, mais sur le développement pharmaceutique. Le groupe scrute des molécules à travers le monde et place sous licence les plus prometteuses. Sans en devenir propriétaire, il les développe, négocie les droits sur leurs ventes. Il en sélectionne une sur 800, auprès du monde académique, des start-up ou de la pharma. Debiopharm travaille aujourd’hui sur 13 molécules, un «pipeline» étoffé pour un groupe de 420 employés.

«Debiopharm, c’est trois caractéristiques: développer des molécules qui doivent devenir des médicaments, externaliser un maximum et rester privé, indique son patron. Comme un bureau d’architectes, qui ne construit pas lui-même, mais qui dessine une maison et supervise les travaux, Debiopharm pilote les experts les plus compétents possible pour chaque métier.»

Quand Thierry Mauvernay prend la relève au début du millénaire, il ajoute une couche supplémentaire au modèle élaboré par son père et investit, dans des start-up du secteur ou ailleurs, pour diversifier les risques. L’exemple de GenePoc est révélateur: en 2015, le groupe parie sur cette start-up québécoise qui a créé un appareil de diagnostic des maladies infectieuses. Debiopharm transforme cette pépite de neuf employés en une PME de 100 personnes avant de la céder, en mai dernier, à Meridian Bioscience, un groupe américain qui possède les forces commerciales nécessaires.

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Pour les ventes, Debiopharm fait aussi appel aux spécialistes. Parmi ses partenaires figurent le français Ipsen, le suisse Ferring ou Dr. Reddy’s Laboratories, un groupe indien. L’Eloxatine et la Triptoréline, les traitements oncologiques phares de Debiopharm, sont distribués par Sanofi et Pfizer. La Triptoréline est en partie fabriquée sur le site du groupe à Martigny, avant d’être exportée dans près de 70 pays.

«Je crois en une approche plus large de la santé, qui ne se focalise pas que sur les médicaments, mais comprend aussi le diagnostic et le monitoring du patient. Les technologies numériques nous aident en ce sens», selon le patron. C’est ainsi que Debiopharm investit dans des entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle et le big data.

Mais aussi dans des projets immobiliers en Suisse, des crèches, des brasseries, à Paris et à Lausanne. Une start-up vaudoise spécialisée dans les réservations de journées de ski, un éditeur en ligne, un prestataire de soins à domicile. Des investissements par le biais de sociétés variées – de Next Immobilier à Impact Healthcare, en passant par Sign Partenaires – chapeauté par une holding, Après-demain SA.

Une alternative à la mise en bourse

Ce modèle d’affaires flexible, baptisé «No research development only» dans les pays anglo-saxons, se veut une alternative à la mise en bourse qui permet de voir à plus long terme. «Du côté de la pharma, nous prenons des risques, de l’autre, nous compensons avec une diversification patrimoniale», résume Thierry Mauvernay, qui relève qu’un nombre croissant d’entreprises se retirent de la bourse.

«Un actionnariat privé, c’est essentiel pour développer une vision à long terme, et miser sur les maladies infectieuses comme le fait Debiopharm, ou face aux bactéries multirésistantes», estime Patrick Aebischer, l’ancien président de l’EPFL. «La pandémie actuelle nous rappelle à quel point la pharma doit réfléchir à de nouveaux modèles publics-privés», renchérit Manica Balasegaram, directeur de GARDP, une organisation internationale à Genève.

Debiopharm ne publie aucun chiffre financier. La famille Mauvernay, qui détient l’entreprise, figure parmi les 300 plus riches de Suisse, avec une fortune évaluée entre 1 et 1,5 milliard de francs, selon le magazine Bilan. Cédric Mauvernay, 35 ans, est pressenti pour prendre la succession de son père. En attendant, Thierry Mauvernay dit puiser son énergie dans une huile au couteau qui orne son bureau. Un carré de couleurs agitées de près de 2 mètres sur 2 peint par le Canadien Jean-Paul Riopelle.