Neuf jours de cotation. Neufs jours de hausse. Jamais, depuis 1982, le Comex – le marché new-yorkais des contrats sur l’or – n’avait connu une telle période d’euphorie. Mercredi en fin de journée, il fallait avancer 1182 dollars pour obtenir une once de métal jaune. Soit 38 000 francs le kilo. A Londres, sur le marché des lingots livrables immédiatement, l’or fin ne partait pas à moins de 1179,75 dollars l’once.

L’explication avancée par les spécialistes n’est plus la crainte d’un grand retour de l’inflation, ni celle d’un effondrement de l’économie mondiale. Non, les investisseurs ne feraient que diversifier leurs placements hors du dollar, craignant la perte de son rôle de devise de référence. Hier, la valeur du billet vert est passée sous le seuil de 1 franc suisse. Or la moindre pulsation du marché des devises – sur lequel s’échangent 3000 milliards de dollars par jour – peut rapidement affoler un marché de l’or sur lequel l’activité quotidienne reste cent fois moindre.

Aux yeux de ses aficionados, l’or présente un autre avantage: celui de n’être la dette de personne, alors que les marchés financiers sont, eux, inondés par les emprunts. Ceux des Etats atteindront un total de 49 500 milliards à la fin de l’année – 45% de plus qu’au début de la crise économique – rappelle l’agence de notation financière Moody’s.

Achats de métal «physique» en baisse

Plusieurs professionnels mettent cependant en garde contre cette hausse échappant à tout contrôle. «Purement spéculatif, le mouvement n’est plus alimenté par les achats d’or physique de grandes institutions, celles-ci préfèrent attendre un repli des cours», prévient Stephan Müller, responsable chez Julius Baer d’un fonds de placement investi dans un stock de 64 tonnes de métal. Depuis jeudi dernier, ses clients ont demandé le remboursement de près de 2 tonnes.

Les fonderies lèvent le pied

Du côté des fonderies on assiste également à un ralentissement du rythme d’activité par rapport à la frénésie du début de l’année. Au Tessin, au sein de celle gérée par la maison de négoce MKS, les employés, qui faisaient presque les «trois-huit», travaillent maintenant en une seule équipe par jour.

«Les achats sont plus constants, mais leur niveau reste important», témoigne Marwan Shakarchi, le patron de MKS. Ce dernier indique ne pas observer de déclin dans la demande de petits lingots de moins de 100 grammes. «Nous en vendons plus en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis qu’en Inde», précise-t-il.

Cette envolée des cours a fait disparaître un autre pan de la demande de métal physique: celle en provenance de la bijouterie, en particulier en Inde ou au Moyen-Orient. Au début de la décennie – lorsque les cours de l’or stagnaient à 300 dollars l’once – la bijouterie mondiale «consommait» 3200 tonnes de métal par an. L’an dernier elle en a acheté la moitié de ces quantités.

Le mythe du record de 1980

Hier, c’est la volonté de l’Inde de racheter des lingots au Fonds monétaire international qui a affolé les cours. «Par le passé les banques centrales ont montré qu’elles n’étaient pas des plus habiles, achetant en général au plus haut», rappelle Jean-Bernard Guyon, spécialiste du secteur au sein de la maison Global Gestion à Paris.

«Ces achats des banques centrales ne reflètent pas une nouvelle demande pour le métal mais simplement un transfert d’un coffre à l’autre», rappelle de son côté Stephan Müller, le spécialiste de Julius Baer.

Jean-Bernard Guyon relativise l’argument selon lequel les prix seraient encore loin de leur niveau historique de janvier 1980: 850 dollars l’once, soit, corrigés de l’inflation, près de 2000 dollars actuels. «Ce niveau avait été atteint le jour de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, qui avait fait paniquer les investisseurs du Moyen-Orient», rappelle Jean-Bernard Guyon. Reste qu’entre décembre 1979 et janvier 1980, l’once d’or avait affiché, en moyenne, un cours de 580 dollars à New York. Ce qui correspondrait à environ 1350 dollars d’aujourd’hui.