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Déception amoureuse d’un ami des banquiers

Il les appelle «ses amis». Ses amis banquiers, ses amis capitalistes. Et, paraphrasant Churchill, qualifie leur système «du pire régime… à l’exception de tous les autres». Un système qui peut faire des merveilles s’il est bien encadré, si ses amis sont bien encadrés. Or beaucoup d’entre eux ont dépassé les bornes.

Journaliste au Monde, Marc Roche a sorti jeudi dernier un nouveau livre. Une sorte de bilan des 25 années qu’il a consacrées à la couverture de Wall Street et de la City, avec au début «une sincère empathie d’anthropologue envers la pratique des affaires». Une empathie qui, alors qu’il prend sa retraite du quotidien du soir, laisse place à une sorte de déception amoureuse, voire de trahison. Car ses amis ont perverti le système. Dick Fuld, l’ex-patron de la défunte Lehman Brothers, incarne le mieux ces «bank­sters». «Je pensais bien connaître […] la célèbre banque d’affaires américaine dotée de tous les atours de la haute finance, écrit Marc Roche. Grossière erreur car ce décor glamour cachait en réalité un casino spéculatif planétaire aussi fragile qu’un château de cartes et cela m’avait totalement échappé.» Tout a changé le 15 septembre 2008, jour de la faillite de Lehman.

Le bilan dressé par l’auteur de La Banque, livre critique à succès sur Goldman Sachs, se concentre sur la crise financière de 2007-2008 et ses répliques. Il retrace ces folles années, soulignant comment les signes avant-coureurs de la catastrophe immobilière aux Etats-Unis ont été ignorés. A l’instar des alertes de Nouriel Roubini à Davos, en janvier 2007. Il rappelle encore avec délice le manque d’impartialité du Financial Times dans son traitement de la crise de la zone euro.

Genève, la fausse endormie

La finance a-t-elle tiré les leçons de la crise, s’interroge le journaliste. Avant de trancher: «La culture bancaire n’a pas changé.» Mais tout n’est pas resté immobile, comme il le souligne dans un chapitre intitulé «Genève, la fausse endormie». L’analyse du journaliste français, qui ne reflète pas les clichés encore bien répandus à Paris, est particulièrement juste. La Suisse a mis fin au secret bancaire, et est «allée plus loin que les Etats-Unis ou que l’Union européenne dans le relèvement des fonds propres et la baisse des niveaux d’endettement». L’auteur oublie certes de mentionner la concentration du nombre d’établissements bancaires, ou la fin du statut historique de banquiers privés pour les poids lourds de la gestion de fortune genevoise, tels Pictet et Lombard Odier. Cependant, il relève avec raison le redéploiement de l’Arc lémanique dans le négoce, tout en avertissant que ce secteur, opaque et non réglementé, risque de poser des problèmes, un jour.

Hélas, Marc Roche va souvent trop vite, revient sur des affaires déjà connues et cite peu de sources pour documenter ses dires et ses critiques. Surtout il se met en scène en permanence, frisant parfois le ridicule quand, par exemple, il réussit à poser une question au premier ministre britannique… lors d’une conférence de presse. Un style qui agace, mais qui donne aussi l’impression que Wall Street et la City l’ont rendu aigri.