Horlogerie

Décès du fondateur de la marque Roger Dubuis

Roger Dubuis est décédé le week-end dernier dans sa 80ème année. Il avait accordé à Montres Passion un long entretien en janvier 2016 dans lequel il évoquait son retour dans sa marque et, plus généralement, son regard sur l'horlogerie. Nous republions cette interview dans son intégralité

Cet entretien a été publié dans sa version initiale en janvier 2016 par le magazine Montres passion

En forçant un peu le trait, il pourrait faire penser à un digne grand-père. En arrivant sur le stand de la marque qui porte son nom, lors du dernier Salon international de la haute horlogerie, Roger Dubuis était salué chaleureusement par tous les employés. Les femmes lui faisaient la bise, les hommes lui tendaient une amicale poignée de main. «J’en suis surpris moi-même», admet l’intéressé en prenant place pour l’interview.

De fait, en arrivant chez Roger Dubuis, Roger Dubuis est aujourd’hui chez lui. Cela n’a pas toujours été le cas. Tout a été écrit ou presque sur la manufacture genevoise — aujourd’hui propriété à 100% de Richemont. Depuis ses débuts flamboyants de bon élève de l’horlogerie suisse (1995) jusqu’à son rachat par le groupe de luxe genevois (2008), en passant par une période marquée par des crises dans les années 2000 (par exemple avec Helvetia Time Corporation). Roger Dubuis, lui, a coupé les ponts avec la marque en 2003, à 65 ans. Son partenaire d’alors, Carlos Dias, restant le dernier maître à bord. Il est revenu en 2010.

Lire aussi: «Richemont a racheté 100% de Roger Dubuis» (21.01.2016)

Montres Passion: On nous dit que vous allez à la manufacture tous les mercredis… Qu’y faites-vous?

Roger Dubuis: En réalité, j’y vais à peu près deux fois par semaine. J’ai des contacts avec le bureau technique, surtout. Et le designer, également. Ou un horloger qui s’occupe des pièces anciennes… C’est pour moi une sorte de temps partiel.

Comment s’est passé le retour chez Roger Dubuis?

J’ai d’abord reçu un coup de téléphone pour me proposer une rencontre. On s’est un peu expliqué sur les objectifs de ma présence et j’ai fini par accepter. Je suis revenu davantage comme un créateur, un ambassadeur de la marque. Un peu comme un grand-papa, aussi. Voire comme un conseiller. Ou l’âme de la maison. Etonnamment, j’ai retrouvé une partie de mon ancien personnel. Traditionnellement, j’ai toujours été très proche de mes équipes, par exemple celles de la micromécanique, les horlogers… J’étais très à l’aise avec eux et ils me le rendaient bien. Cette excellente ambiance était restée. Maintenant, même les jeunes me saluent, ça me fait très plaisir.

Quels sont les différences ou les points communs entre la marque Roger Dubuis de vos débuts et celle d’aujourd’hui?

Il n’y a pas de grandes différences. La seule que je vois, c’est que l’entreprise a vingt ans de plus et que son évolution a été perpétuelle. Les buts et les exigences sont restés les mêmes qu’aux premières heures de la marque. Quand j’ai commencé, mon premier impératif, c’était de faire du mouvement. De devenir une manufacture qui obéit aux règles du «Poinçon de Genève». Pourquoi? Parce que j’avais été habitué, pendant une bonne quinzaine d’années, à travailler avec le «Poinçon de Genève». C’était une jeune entreprise, oui. Mais derrière moi, j’avais 45 ans de carrière, il y avait un passé…

Vous étiez chez Patek Philippe…

Oui. «Le Poinçon» faisait partie de moi, de ma manière de travailler. En outre, je voulais avoir un bulletin d’observatoire pour mes montres — ce qu’on appellerait le Cosc, aujourd’hui. Donc avec cela, automatiquement, ma petite entreprise prenait une position respectable. Au fil du temps, ces exigences sont restées les mêmes. De 1995 à 1998, nous avons développé des calibres, des mouvements, si bien que, en 1998-1999, la marque Roger Dubuis est devenue manufacture. Et, si vous prenez de très anciennes vitrines du SIHH, vous verrez qu’on était toujours très en avance sur notre sujet.

Justement, dès ses débuts, Roger Dubuis a été une marque un peu décalée…

Oui, mais nous avions surtout le respect des traditions. Je voulais une entreprise genevoise, un produit genevois. D’ailleurs, nous étions affublés d’un titre d’«horloger genevois»… Comme j’avais une certaine idée, un intérêt pour l’histoire horlogère ancienne (le temps des cabinotiers, par exemple), c’était un élément qualitatif que je voulais voir perdurer dans la maison. Mais, parallèlement, je trouvais important d’encourager la créativité.

Le cofondateur de la marque, Carlos Dias, a longtemps essayé de vous convaincre de lancer une marque horlogère. Pourquoi n’avoir pas dit oui dès ses premiers appels du pied?

C’est quelque chose qui prend du temps. A l’époque, l’horlogerie, ce n’était pas ce qu’elle était devenue; c’était un métier très difficile. J’étais dans ma période de fabrication de quantième perpétuel et on n’arrivait pas à vendre les pièces comme on l’aurait voulu. Et ce projet impliquait de lancer une nouvelle marque, ce qui supposait que mon nom devienne public, et tout ce que cela entraîne… Cela me gênait beaucoup.

Et actuellement? De voir Roger Dubuis en grand, au-dessus d’un stand du SIHH?

Non, plus maintenant. Plus du tout. Pendant longtemps, j’avais un peu de peine. Mais, là, je lis mon nom comme je peux lire n’importe quelle marque.

Quand on regarde la courbe de croissance de Roger Dubuis, on voit que ça commence très vite, ça grimpe très haut, et ensuite il y a un sévère passage à vide avant la reprise par Richemont…

Je ne souhaite pas me prononcer là-dessus. Je n’étais pas présent.

Pourquoi avez-vous décidé, en 2003, de quitter l’entreprise?

Je ne sais pas, c’était dans la tête. A 65 ans, je me voyais bien prendre ma retraite. Cela faisait partie de la vie, je ne me suis pas vraiment posé davantage de questions. J’estimais simplement que j’avais fait ma part du travail.

Avec le recul, est-ce que vous considérez que Richemont a sauvé la vie de l’entreprise en la rachetant?

En tout cas, cela lui a fait du bien. Pour ma part, j’étais à la retraite à ce moment-là et je n’étais plus très au courant de la marche de la maison. Mais, quand je suis revenu, deux ans après le rachat, j’ai été déçu en bien, comme disent les Vaudois. En particulier, parce que la philosophie du début, l’ADN, a été maintenue. Des fidèles sont restés pendant vingt ans et ont insisté pour le maintien des traditions: l’aspect qualitatif, la bienfacture, tous ces paramètres qui ont fait la réputation de Roger Dubuis. C’est important de le noter. On reste dans une vision un peu à l’ancienne, traditionnelle, mais toujours avec de la créativité mécanique ou esthétique.

Vous avez continué de suivre la marque pendant votre retraite?

Oui, mais de loin. Je n’avais plus trop de contacts directs. C’est un peu dans ma nature: quand c’était fait, c’était fait. Je suis toutefois resté très intéressé par l’horlogerie et me suis toujours passionné pour l’histoire horlogère. D’ailleurs, avant que je ne quitte Roger Dubuis, en 2003, on m’avait approché pour me proposer de donner des cours d’horlogerie à La Chaux-de-Fonds. C’était une nouvelle formation destinée aux vendeurs et aux vendeuses en horlogerie qui manquaient parfois de culture horlogère; certains ne savaient pas très bien ce qu’ils avaient dans leurs tiroirs et vendaient parfois les montres comme s’ils vendaient des Toblerone. Cela m’a permis d’aller piocher dans l’histoire horlogère et de leur en faire un exposé. Mon idée était de présenter les grands moments de cette dernière, en parallèle avec les événements qui se passaient dans le monde. Nous étions dans le TGV de l’horlogerie et on regardait la grande histoire par la fenêtre.

Avec ce regard, que disiez-vous de la fin des années 1970, quand arrivait le quartz?

Je racontais que j’avais la trouille. Je me disais que c’était la fin de l’horlogerie. A tel point que j’avais fondé, en 1977, le Groupement genevois des cabinotiers avec quelques collègues horlogers. Notre objectif: préserver les métiers inhérents à l’horlogerie comme la gravure, l’émail… On a fait beaucoup pour l’émail! Tous n’étaient pas forcément des indépendants, mais des gens qui avaient à cœur de sauver leur métier.

Est-ce que l’arrivée de la montre connectée provoque le même sentiment?

Non, je ne crois pas. La montre connectée, à l’époque, c’était de la science-fiction, mais cela s’écrit aujourd’hui au présent. Cela fait partie de l’évolution, de l’intelligence humaine, de la création. C’est ce qu’on appelle le progrès. Mais ne me demandez pas ce que ça va devenir. Ou quel impact cela pourrait avoir.

Quel est votre regard sur l’explosion de l’horlogerie, ces dernières années?

Quand nous avons commencé, en 1995, on sentait bien que c’était le début de quelque chose. Une émergence, timide, mais une émergence de gens qui osaient créer de nouvelles choses. Alors que, jusque-là, on vivait sur le passé, avec des maisons qui avaient de la bouteille. Mais, là, des jeunes sont arrivés sur le marché. On l’a notamment remarqué à Plan-les-Ouates, qu’on surnommait alors Plan-les-Watches…

Avez-vous encore des contacts avec M. Dias? Il serait maintenant viticulteur au Portugal…

Oui, et il produit de très bons vins. J’ai eu l’occasion d’en déguster, il est excellent. Mais je ne le vois, de toute façon, pas se contenter de médiocrité. Il est parti dans l’idée de faire du vin comme il faisait de l’horlogerie.

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