On peut admirer la Delirium au Musée Swatch de Bienne, où elle est mise en évidence à la manière d’un diamant. Si cette montre culte de 1,98 mm d’épaisseur, lancée en 1979 par Ebauches SA, devait avoir des «pères», René Besson, décédé le 3 mai à Genève dans sa 87e année, inhumé dans l’intimité le 7 mai, serait sûrement l’un d’eux.

Il serait en tout cas le «père des pères», puisqu’il dirigeait le groupe de recherche chargé par André Beyner, alors directeur technique d’Ebauches SA, de créer cette «montre de folie». L’horlogerie suisse n’en menait pas large à cette époque. Il fallait damer le pion des concurrents japonais qui se targuaient de dépasser les Suisses technologiquement. En moins de cinq mois, la réponse, cinglante, mettait un terme à la course à la montre la plus plate du monde.

Moral retrouvé

Cette victoire de prestige constitua un succès technologique plutôt que commercial. Elle redonnait surtout le moral à une industrie déprimée, encore marquée par la grande crise horlogère des années 1970, et ouvrait la voie à la future Swatch. Pour la première fois, le fond de la boîte était utilisé comme platine de base à la montre, principe repris pour la Swatch. Rien de commun, certes, entre l’or de la Delirium de 1979 et le plastique de la Swatch de 1983, mais les horlogers considèrent généralement que la première a participé au réveil horloger helvétique et à la reconquête des marchés.

René Besson était sans conteste l’un des horlogers les plus brillants de sa génération. Gil Baillod, rédacteur en chef de L’Impartial et fameux chroniqueur horloger, le tenait pour «l’un des meilleurs constructeurs horlogers du monde» (L’illustré, 28 mars 1984). Son apport à l’horlogerie suisse, tant mécanique qu’électronique, lui a valu la médaille d’or de la Société suisse de chronométrie en 1995. Son parcours de chercheur passe par le département technique d’Ebauches SA, puis il devient responsable de recherche (projets spéciaux) chez ETA, à Granges, de 1979 à 1985 et, enfin, directeur technique chez Rolex jusqu’à sa retraite, en 1998.

Père du chronographe Daytona

Il compte notamment à son actif le développement d’une vingtaine de circuits intégrés et le dépôt de plus d’une cinquantaine de brevets. «Il a créé des calibres mécaniques tout à fait extraordinaires et qui ont franchi le temps», relève Lucien Trueb, chroniqueur alémanique, auteur de nombreux écrits de vulgarisation scientifique, notamment relatifs à l’horlogerie. Parmi ceux-ci, il était particulièrement fier du chronographe compact Daytona 4130 de Rolex, réputé pour sa précision et sa robustesse.

Fils d’un modeste agriculteur de montagne à la Vue-des-Alpes (plus précisément aux Loges), René Besson a fait un parcours atypique, commençant par le bûcheronnage. Il a obtenu un diplôme d’horloger à l’Ecole d’ingénieurs de La Chaux-de-Fonds en 1955, puis un diplôme d’ingénieur horloger à l’Université de Neuchâtel en 1962 (filière aujourd’hui disparue). Marié, père de deux enfants, il avait conservé un caractère profondément terrien, fait de modestie, de générosité et de prudence.

Ceux qui l’ont connu professionnellement, comme l’ingénieur EPFL Claude-Eric Leuenberger, qui l’a suivi d’ETA chez Rolex, parlent d’un «créateur hors normes», en lien avec la matière, travaillant le bois, le fer, la pierre aussi pendant ses loisirs. Il fréquentait plus volontiers les ateliers de prototypes que les séminaires. Jamais à court d’idées, il avait une inspiration praticienne qui lui permettait de trouver un chemin, d’un pas sûr, vers de possibles innovations technologiques.