Vivre la cyberattaque de la chaîne TV5 Monde les 8 et 9 avril 2015 dans la peau de son directeur général. C’est ce que propose le suisse Edouard Getaz, ex-producteur audiovisuel qui a fondé en 2018 une société de formation «expérientielle» du nom d’InsideRisk.

Edouard Getaz a donné ce jeudi avec sa société une formation en ligne proposée par la Fédération des entreprises romandes Genève. Pour se préparer à cette heure et demie de cours, la petite trentaine de cadres participants (du domaine de l’énergie, des start-up ou de la banque, notamment) ont eu à prendre part à cinq épisodes audiovisuels envoyés au fil de la semaine. Ils et elles ont eu à faire face aux mêmes décisions qu’Yves Bigot en 2015, lorsque tous les écrans de sa chaîne sont devenus noirs et que des messages de soutien à l’Etat islamique ont été publiés sur ses réseaux sociaux. Edouard Getaz y raconte les faits, les images défilent et des points théoriques sont explicités.

Révélez-vous ce que vous venez d’apprendre?

Régulièrement, il est demandé aux participants de prendre une décision: Révélez-vous ce que vous venez d’apprendre à votre conseil d’administration? Autorisez-vous les médias à entrer dans la salle de crise? Quelle est votre priorité dans l’immédiat? Que faites-vous si vous soupçonnez qu’il y a une taupe dans votre équipe?

Mais pourquoi une telle mise en scène pour une simple formation? «Nous retenons mieux les informations s’il s’agit de leur application concrète, répond Edouard Getaz. En travaillant sur des cas réels, nous créons aussi une charge émotionnelle, les participants se sentent plus impliqués.» Le formateur estime que donner une situation «extrême» facilite aussi la compréhension des enjeux.

Parmi les participants à la formation se trouve Fabrizio Balda, responsable de la gestion globale des risques de l’Etat pour la République et le canton de Genève. «J’ai trouvé intéressant d’être confronté, comme l’est un décideur, en même temps à des aspects opérationnels et de communication, rapporte-t-il. Evidemment, on ne va pas créer un spécialiste en gestion de crise en deux heures, mais devoir faire face à ces questionnements par des mises en situation concrètes permet de développer des compétences.»

Prendre du recul et traiter les priorités une à une

Quelles compétences, alors? Pendant l’heure et demie de formation, Edouard Getaz revient sur les décisions des participants dans les épisodes. Il interpelle ceux qui ont fait des choix différents de ceux la majorité, souvent pour de bonnes raisons, et les décortique, tout en rappelant la théorie. Il insiste notamment sur le phénomène de l'Amygdala Hijack, établi par le psychologue Daniel Golemanou. Lors d’une situation de crise, ce «détournement d’amygdale» (une partie de notre cerveau) nous amène à agir de façon émotionnelle et non plus analytique. «Savoir reconnaître en soi l’effet de cette montée d’émotions permet de prendre du recul et d’éviter de décider de façon biaisée», précise Edouard Getaz.

La formation donne aussi des clés pour trancher face à une masse de demandes. Comme Yves Bigot, les participants sont assaillis sur leur écran par des messages de collaborateurs et partenaires qui attendent des réponses. «Il faut choisir une priorité et s’y tenir jusqu’au bout avant de passer à une suivante plutôt que d’essayer de tout régler à la fois, détaille Edouard Getaz. Mais tout en restant attentif: si la priorité numéro un change, il faut savoir s’adapter.» Il mentionne aussi l’importance de se préparer à déléguer ce qui peut l’être en cas de crise.

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La deuxième partie de la formation est très focalisée sur la question de la cyberattaque, avec les interventions d’un invité, Yves Le Thiec. Spécialiste en cybercrime, intervenu sur l’attaque de TV5 Monde, il souligne l’augmentation de ce phénomène. En petits groupes, les participants sont amenés à discuter des avantages que l’on peut titrer en tant qu’entreprise après une cyberattaque. Là encore, il s’agit de réfléchir aux décisions à prendre pour rebondir… et éviter d’avoir à nouveau, dans le futur, à faire des choix dans l’urgence.

Quel regard portent les professionnels sur ce type de formations? Martin Dion, responsable du département sécurité de la BCV, nous répond. «L’immersion a du sens, il faut beaucoup d’expériences pratiques dans la durée pour que se développent des réflexes quand il s’agit de prendre des décisions face à des informations incomplètes.» Martin Dion rappelle d’autres principes fondamentaux: «En tant que manager, mieux vaut ne pas essayer de comprendre dans l’urgence qui est responsable du problème, cette étape vient dans un deuxième temps. Et il faudrait se préparer à réagir aux crises pas seulement en tant qu’individu, mais aussi en tant qu’équipe.»

L’importance des chiffres

A noter aussi que la formation de Edouard Getaz n’est pas la seule en la matière. Pour un cursus sur du plus long terme, le CAS en résilience de l’entreprise et gestion de crise à la Haute École d’ingénierie et de gestion du Canton de Vaud traite de ces thématiques. Une formation plus courte, «Résolution de problèmes et prises de décisions», proposé par Cursus Formation à Lausanne, explore aussi la question du choix de façon générale, et pas seulement sous stress. Un cours donné par Alexandre Krstic, consultant et formateur, qui a aussi des conseils à donner. «Il est nécessaire, quand on a un peu de temps pour le faire, d’analyser des données chiffrées avant d’agir. Elles permettront aussi de justifier des prises de décisions délicates par la suite», estime-t-il. Il donne l’exemple… du coronavirus: «Le nombre de malades et le taux de reproduction du virus, notamment, ont permis de prendre certaines décisions dans l’urgence.»

Tous les dirigeants d’aujourd’hui sont susceptibles de devenir des managers de crise improvisés, croit encore Edouard Getaz. D’où l’importance de se préparer à devoir décider.

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