Sunrise, Orange, Selecta, Geberit, Charles Vögele ou Swissport. Autant de sociétés suisses réputées et qui ont été ou sont toujours dans le giron d’un fonds de private equity. Pourtant, estime Cyril Demaria, le marché suisse et son évolution ne restent que peu documentés. Du moins jusqu’ici, car ce gérant de fonds pour des business angels et des family offices, également doctorant à l’Université de Saint-Gall et enseignant à l’Edhec Business School, entre autres, vient de publier la 2e édition d’un ouvrage pédagogique, Le private equity en Suisse: acteurs, investissements et performance. L’auteur raconte pourquoi, et riposte aux idées reçues.

Le Temps: Pourquoi avoir rédigé cet ouvrage?

Cyril Demaria: A l’origine, l’idée de la 1re édition (en 2009, ndlr) avait pour objectif de fournir des informations sur le marché suisse du private equity, et en français. Cette 2e édition a été mise à jour et agrémentée de témoignages de professionnels du secteur.

– A qui s’adresse-t-il?

– Aux membres du parlement suisse, à certains conseillers fédéraux. Nous visons également les hautes écoles et les universités, les business angels mais aussi les entrepreneurs, cibles potentielles du private equity.

– Vous insistez sur les différences entre hedge funds et fonds de private equity. Le secteur veut-il se départir de financiers parfois mal perçus par les entrepreneurs?

– C’est aussi une question de réputation, pour dire que nous ne sommes pas dans la même catégorie. Mais la première idée est de signifier aux décideurs et au législatif que le private equity doit être différencié, il ne doit pas être placé dans le même sac réglementaire que les hedge funds.

– C’est-à-dire?

– Par exemple, la directive européenne AIFM, qui oblige notamment les fonds à faire valoriser leurs portefeuilles par un tiers quatre fois l’an, n’est pas adaptée au private equity. Quantifier la valeur de sociétés familiales est autrement plus ardu que lorsque les participations sont cotées. On risque ici d’apporter plus de confusion qu’autre chose. Sans compter la lourdeur et les coûts supplémentaires que cela implique. Après, tout n’est pas mauvais dans cette directive. Ainsi, c’est un grand avantage que de pouvoir distribuer un fonds sur le marché européen.

– Vous écrivez qu’il n’y a pas de mesure «infaillible» de la performance d’un fonds, que cela crée de l’incertitude pour les investisseurs. Tout cela n’est pas très attrayant…

– J’en conviens, c’est d’ailleurs un grand débat. Les investisseurs institutionnels sont souvent embarrassés par cette incertitude. Mais, dans une certaine mesure, c’est une chance. Les «vérités absolues», ces prévisions prises pour acquises, peuvent parfois être piégeuses.

– Comment défendre le private equity, en dépit de cet inconvénient?

– Par la performance. On peut considérer que c’est une sorte de prime à payer pour dégager davantage de rendement que les actifs plus traditionnels. Et, à vrai dire, c’est le cas.

– En aval d’une opération, vous évoquez «des méthodes de travail communes», «un dialogue de qualité» et «une estime mutuelle» entre investisseurs acquéreurs et entrepreneurs. Mais, dans la pratique, un nouveau propriétaire n’est pas toujours bien accueilli.

– Dans une reprise, tout n’est pas blanc ou noir! Dans la majorité des cas, tout se passe bien. Et parfois, cela se passe très mal, comme par exemple lorsque Carlyle a pris le contrôle du cartonnier français Otor. On entend forcément plus parler de ces clashs que des opérations réussies.

– Pourquoi une entreprise familiale aurait-elle besoin d’un investisseur? – Le mieux, c’est encore de savoir si, oui ou non, son entreprise en a besoin. Une société a des paliers à franchir dans sa croissance. Paliers qui exigent un renforcement des compétences et/ou une meilleure structuration de l’information interne. Cela peut déboucher sur l’abandon de certaines activités non pertinentes. Cela peut, c’est vrai, mettre une entreprise sous tension momentanément. Sinon, une reprise par un fonds de private equity peut aussi être une alternative à une succession par les enfants, qui ne va pas toujours de soi.

– Un investisseur est mieux accepté s’il intéresse les dirigeants aux résultats de la société?

– C’est en tout cas la meilleure assurance pour que l’équipe de gestion porte son projet le plus fidèlement possible. En ce sens, les stock-options restent une bonne solution, car l’intéressement ne tombe que lorsque le résultat final est atteint. A l’inverse, si les dirigeants sont invités à co-investir au départ, leur travail peut être biaisé par la peur de perdre leur patrimoine. Et puis, tous n’ont pas les moyens d’investir dans la société, ce qui peut créer une différenciation malsaine. Aujourd’hui, certains fonds réservent une partie des intéressements aux employés. Là aussi, il s’agit de s’assurer de l’implication de tous les effectifs.

«Private equity: acteurs, investissements et performance», SECA. 198 pages.