«J’ai vu le visage de Philipp Hildebrand mercredi soir à la télévision. Le président du directoire de la Banque nationale suisse a pris des mesures pour lutter contre le franc fort malgré lui, c’était évident. Il paraissait mal à l’aise et affligé et cela n’avait rien à voir avec la gêne d’être assis devant une caméra.» Pour Sergio Rossi, pas de doute, la BNS a cédé face aux pressions «certes exorbitantes, mais qui auraient dû être repoussées».

Le professeur d’économie de l’Université de Fribourg juge qu’il s’agit d’une perte d’indépendance pour la banque centrale, qui «ouvrira la voix à d’autres revendications». La BNS est d’autant plus mal à l’aise que la justification de son action n’est pas crédible: il n’y a pas de tensions déflationnistes, juge Sergio Rossi.

Franc en hausse jeudi

Le débat sur l’indépendance de la BNS n’est pas nouveau. Mais les appels à l’action étaient de plus en plus pressants ces dernières semaines, rappelaient mercredi les économistes de Sarasin. Interrogé par la télévision alémanique sur d’éventuelles pressions politiques, Philipp Hildebrand a assuré mercredi que l’institution «agit quand elle doit agir». La BNS a publié mercredi un communiqué annonçant une baisse des taux d’intérêt et une augmentation «substantielle» des liquidités sur le marché monétaire. D’autres mesures pourront être prises «si nécessaire», avait ajouté l’institution. Elle justifiait son geste par un niveau «extrêmement surévalué» du franc.

L’annonce avait eu pour effet quasi immédiat de faire rebondir le dollar et l’euro face au franc. Puis, à peine quelques heures plus tard, la monnaie suisse rebroussait chemin, retournant en dessous du seuil symbolique de 1,10 franc pour un euro. Jeudi, le franc s’affaiblissait à nouveau, dépassant provisoirement 1,11 pour un euro, avant de s’établir à 1,0868 en fin de journée. Certains y voyaient un coup de pouce de la Banque du Japon, intervenue hier pour limiter l’appréciation du yen. L’action presque simultanée des deux banques centrales aurait effrayé les investisseurs à la recherche d’actifs refuge. Hier, le SMI a également chuté de 3,6%.

«Objectivement justifié»

Economiste chez Bordier & Cie, Michel Juvet offre une analyse plus nuancée. «La BNS peut donner l’impression d’avoir été poussée par les politiques, ou par les marchés. Mais, objectivement, la décision se justifie: il existe véritablement un risque d’arrêt de la croissance et de déflation, d’autant plus grave que la hausse du franc s’est poursuivie inexorablement ces derniers mois», explique-t-il. Par ces mesures, les grands argentiers veulent tout simplement remettre les anticipations d’inflation à un niveau plus élevé.

Les importateurs semblent pourtant freiner des quatre fers lorsqu’il s’agit de répercuter la baisse de l’euro sur le prix des biens vendus en Suisse. Michel Juvet reconnaît ce phénomène, mais rappelle qu’il faut du temps pour que les prix diminuent et cela se produira sans doute dans un ou deux trimestres. «La BNS anticipe à juste titre ce mouvement», poursuit l’économiste. Avant d’ajouter que si les prix n’ont pas encore été véritablement ajustés, les consommateurs n’ont pas attendu pour faire des arbitrages, en achetant à l’étranger ou sur Internet. La BNS était apparue démunie à la suite de l’abandon des rachats d’euros pour limiter l’appréciation du franc l’an dernier. Mais elle était forcée d’attendre avant de lancer les mesures comme celle annoncées mercredi, assure Michel Juvet. Il y a un an, les tensions inflationnistes réapparaissaient en effet dans le sillage de la croissance.