Une personne sur quatre se dit «souvent ou très souvent» stressée, révèle une étude du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) publiée l'automne dernier. Le problème est en nette progression. Comparées aux résultats d'une précédente enquête de 1984, les données actuelles signalent une augmentation générale de la fréquence des symptômes. Exemples: si 9% des sondés se sentaient «souvent ou très souvent» nerveux, irritables et sous tension il y a quinze ans, ils sont 21% désormais; 7% avaient des troubles du sommeil, 12% en souffrent maintenant. La tendance est donc claire. Elle est la même dans la plupart des pays qui mènent ce genre de recherches.

Or le stress coûte cher. Il rend malade, d'où des frais médicaux, des absences au travail, des pertes de production. La facture annuelle atteint 4,2 milliards de francs (1,2% du PIB), selon les experts du Seco. Pourtant le stress demeure largement banalisé. «On a l'impression qu'il est ressenti comme nécessaire pour conserver son emploi. Une personne qui oserait dire qu'elle n'est pas stressée à son travail apparaîtrait comme quasi suspecte. Il en faut beaucoup pour que quelqu'un admette: oui, le stress me rend malade. C'est comme s'il s'agissait d'un aveu de faiblesse», explique Philippe Noverraz, psychologue du travail. Auteur d'un mémoire inédit sur le sujet*, il a également participé à l'étude du Seco pour laquelle il s'est entretenu avec une soixantaine de victimes. Pour lui, il est grand temps de prendre conscience de l'ampleur du phénomène et de ses conséquences.

Le Temps: Près de 60% des sondés situent la raison principale de leur stress dans les contraintes au travail. Comment font-ils pour les gérer?

Philippe Noverraz: C'est difficile à percevoir. Les entretiens que nous avons menés datent de 1998/99, à un moment où la crise économique était encore bien présente. J'ai l'impression que la priorité alors c'était d'avoir un emploi. En fait, les gens s'adaptent et font avec. Je me souviens d'une personne s'investissant beaucoup dans son travail pour avoir un bon salaire et un confort de vie, nous disait-elle. Mais en même temps, elle présentait une série de symptômes qui montraient qu'elle n'était pas bien du tout. Seulement, elle n'y prêtait nullement attention. Cette personne s'était en somme bricolée une forme d'équilibre à base de consommation de produits énergétiques et de médicaments pour rester dans le coup. Quand on lui posait la question du stress, elle reconnaissait volontiers en avoir. Mais pour elle, c'était normal et, surtout, elle ne pensait pas que cela puisse porter à conséquence pour sa santé. Cette façon d'occulter le mal est très courante. Quelqu'un d'autre nous expliquait que sa tactique c'était «d'enfermer tout problème dans un sac et d'essayer de l'oublier». Pour un autre encore, sa solution consistait à s'isoler totalement. L'étude du Seco montre que 70% des gens prétendent maîtriser leur stress et être en bonne santé. Pourtant, ils occasionnent des coûts de santé quatre fois supérieurs à ceux causés par les personnes (18%) jamais stressées (2340 francs par personne et par an contre 640 francs, n.d.l.r.). Il y a là manifestement une contradiction.

– Où les gens décompressent-ils si ce n'est pas au travail?

– Ils inventent toute sorte de stratégies. Que ce soit au cours de leurs loisirs – faire du sport, sortir avec des amis, écouter de la musique, apprendre des techniques de relaxation – ou bien en cherchant carrément de l'aide auprès de personnes compétentes. Et puis, certains tombent malades faute d'avoir les moyens de récupérer.

Presque tout le monde a «ses trucs» pour décompresser, ne serait-ce que d'aller fumer une cigarette pour s'octroyer quelques minutes de pause. Je ne suis pas sûr cependant que tous ont l'énergie, les ressources et le temps nécessaires à côté de leur travail pour se refaire réellement une santé. Il y a une recherche rationnelle de solution, mais rarement la disponibilité pour la mettre en pratique.

– C'est-à-dire?

– Près de 30% des sondés ont répondu que s'ils avaient la possibilité de changer d'emploi pour diminuer les contraintes professionnelles pesant sur eux, ils le feraient. Or, 66% d'entre eux n'avaient pas entrepris la moindre démarche. Autrement dit, les deux tiers des personnes considérant que le changement de travail pouvait être la solution ne faisaient rien pour la mettre en pratique. Idem concernant la réduction du taux d'activité: deux tiers des personnes disant que cela leur permettrait de mieux gérer leur stress n'avaient pas demandé à leur employeur si c'était faisable. Pourquoi cela? Ils nous répondent que vu la conjoncture, leur âge ou leur profession, il n'est guère possible de trouver un autre travail ou de diminuer leur horaire. Les jeunes nous disent qu'ils attendent d'avoir plus d'expérience avant de chercher une place. Il est probable que ce sentiment d'impuissance est moins pesant aujourd'hui. Mais on comprend mieux pourquoi les victimes du stress cherchent d'abord en dehors de leur boulot les moyens de «déstresser».

– Le phénomène du stress au travail est-il suffisamment pris au sérieux?

– Non. On le banalise trop alors qu'il dégrade la qualité de vie. L'absentéisme qui lui est lié et les pertes de production qui en découlent coûtent 2,4 milliards de francs par an. Ce n'est pas une bagatelle. Il serait temps de s'en rendre compte.

Propos recueillis par Pietro Boschetti

* Philippe Noverraz. «Les coûts du stress en Suisse: perception et coûts humains du stress dans la population active», mémoire de licence en psychologie du travail, Université de Neuchâtel, août 1999.