Les cambistes ont fini par craquer. Cela faisait plus d'une semaine qu'ils étaient tentés d'attaquer la devise nippone, sans oser cependant tester le seuil des 146,75 yens pour un dollar, niveau qui avait provoqué le 17 juin une contre-offensive de la Banque du Japon et de la Réserve fédérale américaine. Jugeant bon de dénoncer, dans son discours d'investiture, la futilité des interventions des banques centrales, le nouveau ministre japonais des Finances avait involontairement invité les marchés à passer à l'acte (Le Temps du 4 août). Mais les démentis de Tokyo avaient quelque peu freiné l'ardeur des opérateurs. Résultat: le yen n'avait que flirté avec son plancher de la mi-juin.

Il fallait donc aux cambistes un nouveau prétexte pour donner l'assaut. Mardi, le gouvernement japonais leur en a offert un: Tokyo a annoncé avoir révisé à la baisse son évaluation de l'économie nippone, l'Agence de planification économique (EPA) admettant que l'activité connaissait «un affaissement prolongé». Une première dans le vocabulaire de l'EPA qui s'était contentée jusque-là d'employer le terme de «stagnation» pour qualifier la situation économique.

Sans hésiter, les marchés ont décidé de tester la détermination des banques centrales japonaise et américaine à soutenir le yen. Du coup, la devise nippone a pulvérisé le seuil des 146,75 yens pour un dollar et a plongé à son plus bas niveau depuis huit ans, le dollar s'échangeant à plus de 147 yens.

Certes, dans son rapport approuvé par le cabinet mardi, l'EPA refuse toujours d'employer le terme de «récession». Il n'empêche, «l'économie reste dans une situation extrêmement difficile», reconnaît-elle, pénalisée par un taux de chômage record (4,3%), «conséquence de la hausse du nombre de personnes chassées de leur emploi».

Pire: l'agence note que la consommation «reste faible» et reconnaît à demi-mot que les baisses d'impôts temporaires décidées au printemps pourraient ne pas déployer leurs effets stimulants sur la conjoncture. «Les salaires baissent en termes réels», observe-t-elle. Dans ces conditions, et compte tenu de l'incertitude sur l'évolution du marché de l'emploi, les ménages préfèrent épargner et «continuent à serrer les cordons de la bourse». Un aveu qui s'ajoute à celui du nouveau directeur général de l'EPA, Taichi Sakaiya, qui avait affirmé que le Japon pourrait connaître en 1998-99 une nouvelle année de croissance négative.

Incertitude politique

Autre souci des marchés: le gouvernement de Keizo Obuchi pourrait ne pas réussir à faire adopter par la Diète (Parlement) son plan d'assainissement du secteur bancaire japonais. L'opposition, en position de force à la Chambre haute, conteste certaines dispositions du plan, qu'elle juge insuffisamment sévères envers les banques. La crainte d'un bras de fer au Parlement sur le dossier bancaire a entraîné, mardi, un septième repli consécutif de la Bourse de Tokyo (–1,4%). Si la chute des valeurs bancaires a accéléré le mouvement de vente du yen, l'inverse est également vrai: le recul de la devise japonaise pesant sur les bilans des banques, dont une partie importante des créances non recouvrables sont libellées en monnaies étrangères, les investisseurs délaissent les titres bancaires. D'où un redoutable cercle vicieux.

Reste à savoir si les banques centrales japonaise et américaine laisseront longtemps le yen se replier, au risque de provoquer une nouvelle tourmente financière en Asie. Aussi infondées qu'elles puissent paraître (lire ci-dessous), les craintes d'une dévaluation chinoise s'intensifient à mesure que le yen se déprécie, les opérateurs redoutant que Pékin, malgré ses démentis quotidiens, finisse par vouloir préserver la compétitivité de ses exportations en compensant le recul de la devise japonaise. Ne serait-ce que pour soutenir la Chine, tant le Japon que les Etats-Unis ne lâcheront sans doute pas la devise japonaise.

Il faudra cependant attendre que le mouvement de repli du yen s'essouffle quelque peu pour voir entrer en force les autorités monétaires. Ces dernières sont trop conscientes des limites de leur pouvoir et savent qu'en dépit de leurs réserves, une intervention sur le marché des changes n'est efficace que si elle accompagne un mouvement amorcé, non lorsqu'elle tente d'inverser une tendance. Or celle-ci n'est pas près de s'infléchir tant que les marchés douteront de la capacité politique du gouvernement à restructurer le système bancaire japonais.