Un Suisse qui impose son style à la tête d'une grande banque étrangère, c'est assez rare pour être signalé. Numéro deux du groupe Robeco à Rotterdam, responsable de toutes les activités de gestion de portefeuille et de distribution institutionnelle, Stefan Bichsel est un homme discret et élégant. Nous sommes au bar du Beau-Rivage, «un endroit civilisé», lieu de rendez-vous des hommes d'affaires et notables genevois, et réceptacle de toutes les confidences à l'heure de l'apéritif. Cet homme qui très jeune s'est senti à l'étroit dans sa campagne natale de l'Emmental, entre la perspective de reprendre les minoteries familiales et celle de devenir le roi du village, savait depuis longtemps qu'il ferait une carrière internationale.

«Voyager, vivre ailleurs fait du bien, permet de s'oxygéner et d'apprendre à communiquer», explique-t-il. Et si, au moment d'opter pour une carrière il choisit d'étudier le droit, il réalise très vite que le métier de juriste, et même d'avocat, est «très limité dans l'espace». Après une première année universitaire à Lausanne, où il apprend le français impeccable qu'il parle aujourd'hui, il obtient son brevet à Berne. En 1987, Il le complétera par des études aux Etats-Unis. Ses branches de prédilection sont alors le droit des entreprises, la finance internationale, les fusions et acquisitions et le droit des obligations. «Je n'ai jamais été inspiré par la perspective de consacrer mes journées à lire et me documenter dans des bibliothèques, commente-t-il. Je préfère poser les bonnes questions.»

Une étape charnière dans son désir international, où il rencontre des étudiants du monde entier, des Chinois, des Américains du Sud, des Européens: «Il y avait une dynamique particulière dans leur mode de communication, une rencontre de cultures vraiment très enrichissante.» Sa personnalité a-t-elle trouvé là un terrain favorable pour se développer? «Je me sens très à l'aise dans les relations avec les gens. Je sais convaincre, motiver, gérer les questions complexes, désamorcer les conflits.» Son entourage le décrit plus comme un intégrateur que comme un combatif. «Je me qualifierais de généraliste éclairé. J'en sais assez sur les différentes activités de la banque pour que l'on ne puisse pas me raconter n'importe quoi. Quand c'est le cas, je le signale. Je n'aime pas blesser les gens, mais parfois, il importe d'être clair.»

De retour en Suisse, Stefan Bichsel travaille pour le banquier privé Pictet, où il fait le tour des activités qui touchent à la gestion. De ce poste, il peut observer le fonctionnement de Genève, «beaucoup plus conservatrice que prévu, malgré son maire communiste. Et la paroi de verre qui sépare la Genève locale et la ville internationale, qui n'ont guère de contact entre elles, m'a beaucoup étonné.» En 1994, il est le fondateur de Swissca, l'entreprise commune des banques cantonales pour les fonds de placement, la gestion institutionnelle et la prévoyance, dont il est nommé président de la direction. «Créer cette société de toutes pièces exigeait une bonne connaissance du métier, et de faire preuve d'une certaine habileté dans les relations avec les actionnaires, relève-t-il. A mon poste, je devais établir la confiance. J'ai donc adopté la devise: fais ce que tu dis, et dis ce que tu fais.»

Sous sa direction, la masse sous gestion de la fondation passe de 6 à 45 milliards de francs. Mais il lui faut du doigté. Les relations avec les représentants des banques sont parfois délicates. Les taux de rotation sont élevés et ses interlocuteurs changent souvent. «Il fallait chaque fois les convaincre de notre professionnalisme. Parfois les tensions étaient profondes, se rappelle-t-il. Mais j'ai toujours veillé à conserver le dialogue, et à me maintenir au-dessus de la critique. J'étais convaincu que ce que je faisais était juste.» Il garde le profil bas, afin de ne pas attiser de jalousies «institutionnelles» toujours prêtes à se réveiller.

Lorsqu'au début de l'année 2003, le groupe néerlandais Robeco tente d'attirer Stefan Bichsel. Pouvant laisser derrière lui une société en bonne santé, il ne résiste pas. Cette grande entreprise traditionnelle européenne, avec 1750 employés et une masse sous gestion de 170 milliards de francs suisses, a besoin de sang frais. Il a un bon réseau et une expérience internationale. Aujourd'hui, son job consiste à détecter les bons produits, en termes de performance, de rentabilité et de perspectives de croissance à l'avenir, pour les clients institutionnels et privés. «Je veille à ce que notre gamme soit la plus attrayante possible, et n'hésite pas à fermer un fond si celui-ci ne donne pas satisfaction.»

Il est également une sorte de ministre des Affaires étrangères, parcourant le monde, de l'Allemagne aux Etats-Unis, en passant par la Chine et le Moyen-Orient, afin de concrétiser les ambitions de développement du groupe. «Nous devons profiter du fait que nous faisons partie du seul groupe bancaire au monde à bénéficier d'un rating AAA.» Peu après son arrivée, il a fallu supprimer 250 postes, clarifier les rôles, diminuer la complexité de l'organisation, faire mieux avec moins, procéder à des choix, tel est à ce moment-là son credo.

A l'avenir, il y aura selon lui une concentration sans précédent de l'industrie bancaire: «Nous devrons nous tenir prêts à y jouer un rôle actif, observer déjà qui seront les partenaires avec lesquels il sera intéressant de collaborer.» Selon lui, la Suisse a eu raison de camper sur ses positions et de se montrer stricte en matière de fiscalité: «Si tous ceux qui nous critiquent étaient à notre niveau, ces reproches seraient acceptables. Mais ce n'est de loin pas le cas. A commencer par les Etats-Unis. Nous, les Suisses devons être plus fiers, et oser défendre nos positions. Nous sommes trop autocritiques et cela nous affaiblit au niveau international.»

Curriculum vitae

Stephan Bichsel est né le 10 mai 1955. Depuis le début de 2003, il est membre du comité exécutif du groupe néerlandais Robeco et responsable des activités de gestion privée et institutionnelle, ainsi que du marketing. Auparavant, depuis sa fondation en 1994, il a été délégué du conseil d'administration et président de la direction de Swissca Holding. Il a travaillé à Genève de 1987 à 1993, pour le banquier privé Pictet. Licencié en droit des Universités de Lausanne et de Berne, il a également obtenu son brevet d'avocat, avant d'accomplir un post-grade à la Georgetown Université à Washington DC. Stephan Bichsel est marié et vit dans le canton de Fribourg.