Les missions économiques se pressent en Iran

Commerce La perspective d’un accord définitif avec Téhéran aiguise les appétits

Une délégation suisse menée par le Seco se rendra sur place fin avril

Pour l’heure il ne s’agit que d’une déclaration. Il faudra attendre jusqu’au 30 juin pour savoir si Téhéran et les grandes puissances s’accordent définitivement sur le programme nucléaire iranien. Et permettent ainsi la levée des sanctions économiques qui frappent la République islamique. [mise à jour ce 9 avril à 10h00: l’Iran fait savoir qu’il n’y aura d’accord que si les sanctions sont levées simultanément.]

Toutefois, les délégations économiques se succèdent déjà sur sol iranien. Avec pour objectif de participer à ce qui pourrait s’apparenter, en termes financiers, à la plus grande libéralisation d’un marché depuis la chute du mur de Berlin. Et d’accéder ainsi à 80 millions de consommateurs iraniens coupés du monde depuis le renforcement des sanctions internationales, en 2011 et 2012.

Du 26 au 29 avril, ce sont des diplomates commerciaux et des représentants d’une vingtaine d’entreprises suisses qui se rendront à Téhéran. Une première pour une délégation officielle depuis plus de dix ans. Elle sera emmenée par Livia Leu, ancienne ambassadrice de Suisse en Iran et actuelle directrice du département des Relations économiques bilatérales au sein du Seco. Au mois de novembre, une dizaine d’entrepreneurs suisses s’étaient déjà rendus en Iran sur invitation de la Chambre de commerce Suisse-Iran. Mais à titre privé, cette fois-ci.

La France avait été la première à envoyer, en février 2014, une centaine de ses patrons en Iran. Ce qui avait provoqué l’ire des Américains. Depuis, des délégations allemandes mais aussi italiennes y sont allées à plusieurs reprises – en moins grand nombre et plus discrètement – tandis que des Tchèques sont attendus sur place la semaine prochaine.

Avocat d’affaires d’origine iranienne à Paris, Ardavan Amir-Aslani reçoit chaque semaine des appels de multinationales ou de PME souhaitant savoir si elles peuvent faire des affaires avec l’Iran. La réponse est invariablement la même: tant qu’un accord définitif n’est pas signé, rien de nouveau à l’horizon. «Mais cela n’empêche pas ces entreprises de se préparer, poursuit l’avocat, de signer des lettres d’intention, de se mettre d’accord sur les tarifs, de nouer des contacts sur place, etc.»

S’il n’a jamais été interdit de commercer avec l’Iran, le régime de sanctions internationales a rendu quasi impossible tout transfert de fonds vers et en provenance de la République islamique. Si bien qu’en 2014, les entreprises suisses n’ont exporté que pour 367 millions de francs de marchandises vers l’Iran. Contre 846 millions en 2008, année record. Ce qui place le pays au 54e rang des pays importateurs de produits suisses, entre l’Ukraine et la Bulgarie.

Désormais, la perspective d’un accord définitif aiguise l’appétit des investisseurs étrangers, notamment pour ce qui concerne le secteur des hydrocarbures (l’Iran détient les deuxièmes réserves de gaz du monde et les quatrièmes réserves de pétrole), de l’automobile, des infrastructures, du transport aérien, mais aussi de l’eau, vital pour l’Iran. Pour Sharif Nezam-Mafi, vice-président de la Chambre de commerce Suisse-Iran, il ne fait aucun doute que les entreprises à croix blanche profiteront d’une ouverture du marché iranien. «Elles bénéficient là-bas d’une image de qualité et d’intégrité, souligne-t-il. Or, même si leurs produits sont plus chers, notamment à cause du franc fort, les Iraniens préféreront toujours payer davantage pour avoir de la qualité.» Selon lui, les firmes suisses devraient également profiter de la neutralité helvétique et du fait d’avoir hébergé les négociations diplomatiques.

Pour l’heure, les entreprises suisses contactées restent relativement frileuses pour aborder le sujet. Dans le secteur du négoce, on souligne qu’il est encore trop tôt pour s’exprimer. Les banques, elles, ont été refroidies par l’amende de 8,9 milliards de dollars infligée l’été dernier à BNP Paribas pour avoir, entre autres, violé l’embargo américain visant l’Iran. Elles ne veulent prendre aucun risque, quitte à faire preuve d’un certain zèle. UBS reconnaît néanmoins que, s’il devait y avoir des changements concernant les sanctions, elle «analysera la situation et discutera des mesures potentielles». Swatch Group, qui exporte déjà les produits de certaines de ses marques en Iran (sans donner de chiffres), dit espérer que «les formalités [d’exportation] seront facilitées une fois l’accord entré en vigueur».

Pour Fereydoun Khavand, enseignant à l’Université Paris Descartes et spécialiste de l’économie iranienne, les principaux obstacles à une arrivée en masse des investisseurs étrangers pourraient bien être l’œuvre de l’Iran elle-même. «L’économie iranienne est à 80% étatisée, souligne-t-il. L’administration est lourde et les organismes religieux et militaires très présents. Il ne faut pas penser que l’Iran est un eldorado.» Selon lui, cependant, l’Iran peut compter sur «une équipe gouvernementale qui est la plus libérale, sur le plan économique bien sûr, qu’ait connue le pays depuis la Révolution islamique».

«L’administration est lourde, les organismes religieux et militaires très présents. L’Iran n’est pas un eldorado»