Investissements

La délicate question de la performance des placements durables

Investir de manière responsable implique-t-il d’abandonner une partie de la performance financière? La question n’a pas été tranchée par le monde académique. Des spécialistes apportent des pistes de réflexion

Pendant cette année des 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques. La cinquième porte sur «l’économie inclusive». Celle-ci vise à mieux tenir des enjeux écologiques, éthiques et égalitaires.

Nous cherchons des idées, des modèles et des personnalités qui, chacun à leur manière, développent une économie et une finance plus intelligentes, qui contribuent à mieux répartir ce qu'elles génèrent entre toutes les parties concernées.

La Suisse, parent pauvre des obligations vertes

Les fonds de placement durables restent trop difficiles à analyser

La question de la performance est souvent la première crainte d’un client vis-à-vis d’un placement durable. Plus de 2000 études se sont penchées sur les performances des stratégies incluant des facteurs environnementaux, sociaux ou de gouvernance (ESG), comparées à celles des investissements classiques. Sans parvenir à un consensus, dans un sens ou dans l’autre.

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Le foisonnement académique est tel que des méta-études analysent même les résultats des recherches publiées. De manière générale, «les méta-études montrent que les performances sont supérieures lorsque l’investissement durable est bien fait, car il permet d’analyser une entreprise sous différents angles, pas seulement sous celui de la finance. On voit comment l’entreprise communique avec ses parties prenantes, c’est un moyen de limiter les risques», résume Jan Amrit Poser, chef stratégiste et responsable de la durabilité chez J. Safra Sarasin. Sans que la durabilité soit une condition ni nécessaire ni suffisante pour obtenir de la performance, précise-t-il immédiatement.

Trois catégories d’actifs

«Si on voit que les risques ESG sont bien gérés, cela signifie souvent que la gestion des risques financiers est aussi satisfaisante», ajoute le spécialiste de J. Safra Sarasin. La banque bâloise affiche 11 milliards de francs d’actifs gérés de manière durable.

Mais tout dépend de quel type d’actifs et de quel type d’investissement durable on parle, avance pour sa part Jean Niklas, responsable des investissements en actions et de la thématique ESG à la Banque cantonale vaudoise (BCV). Selon lui, il faut distinguer trois grandes catégories d’actifs durables, qui ont des caractéristiques différentes et donc des rentabilités potentielles divergentes. «Lorsqu’on parle d’actions et d’obligations, il est possible de créer un portefeuille avec un meilleur profil ESG et des performances ajustées au risque au moins égales à celle d’un indice de référence non ESG.»

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Ce point est important pour un investisseur institutionnel, qui ne cherche pas forcément davantage de performance, mais surtout une meilleure durabilité, précise le spécialiste, qui a dans le passé géré un fonds spécialisé dans l’engagement avec les entreprises.

La deuxième catégorie d’actifs durables regroupe les investissements thématiques ou sectoriels, par exemple dans l’éolien ou la gestion des déchets. «Ici, les performances sont potentiellement très bonnes, car il s’agit de secteurs en pleine expansion, mais ces investissements affichent aussi un niveau de risque plus élevé», poursuit Jean Niklas. Une illustration de ce phénomène remonte aux années précédant la crise de 2008, lorsque le monde financier connut un vif engouement pour le renouvelable. Après une forte croissance, le secteur s’est effondré, faute d’investissements suffisants, lorsque le cycle économique s’est retourné.

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Enfin, le durable passe aussi par la microfinance, ou la finance d’impact, les émissions d’obligations vertes. Des opérations de financement de projets à dimension sociale. «On parle ici d’investissements particuliers, parfois proches du private equity, avec un horizon de temps plus long, reprend notre interlocuteur. Les performances peuvent être solides, mais les niveaux de risque sont très différents.»

Concernant la gestion elle-même, les résultats diffèrent selon la méthode appliquée. «Si un gérant exclut des secteurs d’activité comme ceux des armes à sous-munitions ou des armes antipersonnel, cela revient à enlever à peine une vingtaine d’actions dans l’univers de plus de 1600 titres de l’indice MSCI World. Cela n’a aucun impact sur la performance», analyse encore Jean Niklas. En revanche, avec des approches comme l’allocation dans les différentes valeurs au sein de l’univers d’investissement en fonction de critères ESG, ou encore le «best in class» (qui consiste à retenir les entreprises ayant les meilleures pratiques), il est possible de constituer des portefeuilles affichant un même niveau de risque et de rendement, mais avec un profil ESG supérieur.


La durabilité de la gestion peut aussi être vérifiée

A côté de la question de la performance se pose également celle du caractère véritablement durable d’une gestion. Tous les marchés boursiers n’ont pas la même durabilité ou ne sont pas exposés aux mêmes risques ESG. Les pays comme les Etats-Unis, la Russie, la Chine ou encore la Turquie obtiennent la plus mauvaise appréciation décernée par la société de conseil Conser. Son modèle d’analyse, qui se base sur la qualité ESG des entreprises cotées dans ces pays, classe l’Espagne au premier rang, devant le Danemark et la Suisse.

«Nous compilons une masse de données provenant de multiples sources (privées, publiques et des fonds): c’est une méta-analyse que l’on qualifie parfois d’«intelligence collective» et qui permet d’exprimer la perception qu’a le marché de la durabilité d’une entreprise ou d’un pays. Cet outil permet aussi à un investisseur de vérifier si le gérant effectue réellement une gestion plus durable que son indice de référence et si celle-ci correspond aux objectifs fixés au préalable», explique Jean Laville, l’un des dirigeants de Conser.

Ces objectifs peuvent impliquer d’exclure certains secteurs, de privilégier des solutions à fort impact ou d’améliorer la qualité ESG (absolue ou relative à l’indice) de ses investissements. «Nous n’imposons pas un niveau de durabilité à nos clients. Nous leur donnons les outils pour définir leur sensibilité et leur propre vision. Nous évaluons ensuite la conformité de la gestion par rapport à la stratégie établie», conclut celui qui est également membre du comité de Sustainable Finance Geneva et directeur adjoint de l’association Swiss Sustainable Finance. (S. R.)

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