Concurrence intense, pression pour améliorer les conditions de travail, perspectives réduites post-confinements... Malgré une croissance étourdissante, le modèle des plateformes de livraison comme Deliveroo fait face à des défis multiples et doit encore prouver sa rentabilité.

La plateforme va entrer en bourse mercredi à Londres, symbole d'un développement fulgurant, mais au prix de doutes sur son modèle économique et la précarité de ses livreurs. Cette entrée sur le marché, la plus attendue du moment dans la City, est prévue mercredi pour la jeune société britannique créée en 2013 et connue pour son application permettant de commander des plats auprès de restaurants. 

L'opération sera très probablement la plus importante à Londres depuis le groupe minier suisse Glencore en mai 2011. Les échanges seront initialement réservés aux investisseurs professionnels avant d'être ouverts au grand public à partir du 7 avril.

La précarité des conditions de travail des livreurs dénoncée

Mais la mécanique bien rodée de l'introduction en Bourse, l'occasion d'ordinaire pour une entreprise de se présenter sous son meilleur jour, est perturbée par une vague de contestation sociale, entre débrayages de livreurs et inquiétudes du monde des affaires.

Plusieurs grèves et rassemblements, certes d'ampleur limitée, ont eu lieu ces derniers jours notamment au Royaume-Uni, en France et en Australie. Le syndicat des travailleurs indépendants britanniques, l'IWGB, prévoit une action le 7 avril.

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Le footballeur, star de Manchester United, Marcus Rashford, devenu un porte-parole de la lutte contre la pauvreté infantile, a même prévu d'échanger avec Deliveroo, qui soutient son association.

Tous dénoncent la précarité des conditions de travail des livreurs, reconnaissables aux imposants sacs à dos de couleur turquoise qu'ils portent en sillonnant les rues à vélo. Il s'agit le plus souvent de jeunes hommes, qui sont des travailleurs indépendants symboles de la «gig economy», ou l'économie des petits boulots, sur laquelle s'appuient les plateformes numériques pour prospérer.

Des investisseurs frileux

Le vent commence toutefois à tourner. La Cour suprême britannique vient de forcer le géant de la réservation de voitures Uber à accorder le salaire minimum et des congés payés à ses chauffeurs au Royaume-Uni.

Deliveroo assure, de son côté, que ses livreurs recherchent la flexibilité et sont rémunérés plus de 10 livres de l'heure en moyenne. Une étude relayée par l'IWGB pointe pourtant des salaires de misère tombant parfois jusqu'à 2 livres de l'heure comme dans le cas d'un livreur du nord de l'Angleterre.

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La société, qui emploie 2000 personnes, travaille avec 115 000 restaurants dans 800 villes dans le monde et compte quelque 100 000 livreurs. La viabilité de son modèle économique inquiète désormais jusqu'à des investisseurs très influents de la City.

Plusieurs géants de la gestion d'actifs, comme Aberdeen Standard et Aviva Investors, qui pèsent chacun des centaines de milliards de livres, ne souhaitent pas investir dans la société évoquant le mauvais exemple donné par ses pratiques sociales. Ils considèrent que Deliveroo pourrait constituer un mauvais placement si sa réputation devait être entachée, sans compter le coût si elle devait reclasser ses livreurs.

L'ambition de lever 1 milliard de livres

Dans son épais document boursier, la société n'a pas évoqué les fameux critères ESG (environnement social et gouvernance), pourtant devenus quasiment incontournables dans le monde des affaires. En revanche, elle a révélé avoir mis de côté 112 millions de livres (131,17 millions d'euros) en 2020 pour faire face aux conséquences de litiges en cours. Des livreurs sont notamment en appel au Royaume-Uni pour obtenir une convention collective.

La société joue gros lors de son introduction en Bourse qui intervient au moment ou son activité est dopée par la pandémie. Elle vise mercredi une valorisation comprise entre 7,6 et 7,85 milliards de livres, après avoir dû revoir ses ambitions à la baisse du fait de conditions de marché «difficiles».

Deliveroo, dont le géant Amazon détient 16% du capital, va en profiter pour lever 1 milliard de livres (1,17 milliards d'euros) d'argent frais afin de financer sa croissance, même si la rentabilité n'est pas encore au rendez-vous.

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L'introduction en Bourse devrait permettre à son fondateur et directeur général Will Shu de faire fructifier ses parts. Il a en outre opté pour un système à deux types d'actions pour une période de trois ans afin de garder le contrôle tout en cédant une partir du capital. Cette opération, qualifiée de «fantastique» par le ministre des Finances britannique Rishi Sunak, a enfin valeur de symbole pour le Royaume-Uni qui défend l'attractivité de sa place financière, concurrencée par le reste de l'Europe avec le Brexit.