Pour le père de la Swatch et «sauveur de l’horlogerie suisse», «coloré et exubérant», notent de concert BusinessWeek et le Financial Times – décédé lundi d’un arrêt cardiaque dans les bureaux du groupe qu’il a hissé au rang de numéro un mondial de l’horlogerie – c’est l’avalanche d’hommages ce mardi matin dans la presse. Il y a d’abord le dessin de Herrmann dans la Tribune de Genève, où on le voit sur un nuage face à Dieu, qui met les choses au point en lui disant: «Mettons-nous d’accord. Ici, le maître du temps, c’est moi.» Et une autre caricature, où le Père éternel, sans un mot, lui indique qu’il est l’heure sur sa montre pointée de l’index: c’est la trouvaille de Burki dans 24 Heures, dont l’éditorial proclame haut et fort que «la Suisse perd son Napoléon» qui, «toujours, malgré les apparences», [a refusé] les courtisans, les faux-cul, les flatteurs et autres conventionnels».

Si le Blick raconte cette disparition comme un vrai polar, en son fief du Mittelland, le Bieler Tagblatt prend «congé d’un visionnaire charismatique», alors que le Journal du Jura parle d’un «pourfendeur du pessimisme» qui «détonnait avec son franc-parler dans un monde financier avare de coups d’éclat». «Le cœur de l’horlogerie suisse a arrêté de battre hier soir», écrit Le Quotidien jurassien, avec la mort de ce «patron patriarche, féroce en affaires», qui «n’avait pas peur de déplaire». «Un des derniers vrais patrons», insiste la Neue Zürcher Zeitung. «Un entrepreneur de la vieille école», précise le Handelsblatt. Dont la journaliste de L’Express/L’Impartial évoque cette réponse qu’il avait donnée en mai au mensuel de l’Eglise protestante vaudoise, Bonne Nouvelle, à propos du temps qui s’arrête: «Oui, ce n’est rien… Je sais depuis longtemps que dans la vie tout est possible. Sauf éviter la mort et les impôts.»

D’ailleurs, «on le croyait immortel», celui que LeBlogLuxe caractérise de «capitaine d’industrie hors du commun», «avec ses montres au poignet, ses cigares, son intelligence vive et ses coups de gueule contre la Banque nationale, le gouvernement suisse et les patrons frileux», écrit Marc Schindler dans la Chronique d’abonnés du Monde. C’était «un homme au caractère bien trempé, positif, énergique», commentent Les Dernières Nouvelles d’Alsace. Un «entrepreneur pur-sang» pour Die Welt, un «timonier visionnaire» selon La Liberté de Fribourg. «Un visionnaire» aussi, un «grand homme» et un «entrepreneur-artiste», d’après Le Nouvelliste. Un «visionnaire», encore, pour le Tages-Anzeiger, qui republie un entretien réalisé en 2007 avec celui qui évoque son «dernier combat», la protection de l’environnement.

Une activité certainement moins rentable que l’horlogerie suisse dont il fut «l’âme», indique El País, écrivant que «la Suisse est peu versée dans la grandiloquence et le culte de la personnalité. Mais parfois, un personnage s’élève au-dessus des autres. Avec le temps, Nicolas Hayek est devenu une sorte de père de la patrie». Moins rentable? Il n’y a qu’à lire les prestigieuses marques pieusement énumérées par la Voice of Russia et les chiffres alignés par le Wall Street Journal… Lequel note aussi que «bien que respecté, Nicolas Hayek n’a jamais gagné la totale reconnaissance de certaines élites du business en Suisse, méfiantes quant à son approche pratique et ses remarques souvent critiques sur les autres patrons, qu’il réprimandait pour leur manque d’esprit d’entreprise. En revanche, cela l’a rendu populaire auprès du public suisse.»

Même le New York Times consacre un grand article à cette «figure flamboyante au sens de l’humour espiègle», qualité qui apparaît dans la jolie galerie de photographies qu’a mise en ligne le St. Galler Tagblatt, où on le voit avec Nicole Kidman, Ernst Thomke, ou noyé dans la fumée de son cigare, engoncé dans une Smart. En France, pour Le Journal du dimanche, «l’horlogerie suisse vient de perdre son plus grand ambassadeur» et un «bourreau de travail»: «Un Steve Jobs à l’européenne», «chaleureux et plus cosmopolite», renchérissent Les Echos. Bien informés, le Daily Telegraph loue le self-made-man et Le Figaro écrit pour sa part que «citizen Hayek» gardait «un œil avisé sur la marche du monde. Consultant, on l’a vu soutenir un rapport devant la commission parlementaire de la défense sur l’achat de chars d’assaut pour faire économiser un milliard de francs suisses à son pays ou refuser de vendre aux Américains des composants de quartz utilisés dans leurs missiles lors de la guerre en Irak.»

«Certes, écrit enfin le Blog horloger, on sait que le fils n’aura pas les mêmes affections que son père et que certaines têtes pourraient donc bouger, reste que ce grand patron aux allures d’artiste laisse un héritage qu’il convient de ne jamais dilapider. Les médias qui, au moindre claquement de doigt, se précipitaient à ses conférences de presse d’homme produit (il vantait ses montres et pas sa personne), se sentent terriblement orphelins.» Même la Suisse serait «orpheline», conclut Le Matin de Lausanne: «Pas seulement celle de la montre, mais celle de l’audace aussi.»