Employé depuis deux ans dans une grande entreprise, Daniel* hésite. Il hésite à demander l'établissement de son certificat de travail intermédiaire. Pourtant, ce papier, il le désire pour faire le point et documenter son parcours professionnel, mais aussi parce qu'il cherche à partir. «Je ne me sens plus très à l'aise ici et j'aimerais un certificat pour postuler ailleurs.» Il ne veut pas attendre la fin de son contrat pour exiger une évaluation officielle et c'est son droit.

Comme le stipule l'article 330a du Code des obligations (CO), le travailleur peut demander en tout temps l'établissement d'un tel certificat. Sans susciter ni question, ni suspicion. «Mais ça, c'est la théorie! Dans la réalité, le contrat de travail se basant sur une relation de confiance, il est évident que l'employeur va se demander pourquoi cette personne entreprend une telle démarche et peut penser qu'elle cherche à partir. C'est un réflexe normal», précise Pierre-Alain L'Eplattenier, chef du personnel au Centre patronal, à Paudex.

Un réflexe d'autant plus courant que le certificat intermédiaire de travail n'est pas une attestation anodine. A l'instar de sa version finale, il décrit non seulement la nature et la durée d'un rapport de travail, mais aussi «les prestations professionnelles et les compétences de la personne – son caractère, sa personnalité. Il porte un jugement qualitatif», explique Jean-Michel Bühler, juriste et spécialiste du droit du travail. De plus, en tant que document officiel, «il engage juridiquement l'entreprise qui le rédige», précise-t-il. Autant dire qu'il ne s'écrit pas à la légère et qu'il doit refléter la réalité, sans louanges excessives ni critiques infondées.

Pour Daniel, la situation est compliquée. Sa société est en pleine restructuration. Il a un nouveau chef depuis peu, des collègues ont été licenciés, d'autres ont démissionné. «Vu l'ambiance actuelle, je préfère temporiser», soupire-t-il. En clair, Daniel craint que sa demande soit comprise comme le signe d'une démotivation et que son employeur découvre qu'il cherche un autre job. «Il faut savoir si le jeu en vaut la chandelle, estime Pierre-Alain L'Eplattenier, car après tout, on peut très bien postuler pour un emploi sans certificat intermédiaire.»

Selon Jean-Michel Bühler, qu'il y ait velléité de départ ou non, ce document devrait être demandé chaque fois que les rapports de travail sont structurellement modifiés. Et Daniel devrait se préoccuper de recevoir un certificat intermédiaire signé de la main de son ancienne supérieure. «Lors de l'arrivée d'un nouveau chef, mais aussi lors d'une mutation, ou d'une promotion, le rythme, les exigences et les attentes changent. Mieux vaut alors avoir un papier qui certifie du travail accompli jusque-là», explique le juriste. Un droit à faire absolument valoir lors de la reprise d'une entreprise ou d'une fusion. «Dans tous ces cas, et même si juridiquement, c'est au travailleur d'en faire la demande, je conseille aux services du personnel de ne pas attendre et de rédiger systématiquement des certificats intermédiaires», ajoute-t-il.

Primordial pour documenter les différentes étapes d'une carrière, le certificat de travail est aussi, dit Jean-Michel Bühler, un moyen de se prémunir de jugements futurs moins favorables. «Imaginez, et cela s'est vu plusieurs fois, une personne qui est promue. Elle se retrouve face à de nouvelles responsabilités et cela se passe mal. Elle ne se sent pas à la hauteur, refuse de se l'avouer, la situation empire, cela se termine par un licenciement. Il y a des chances que le certificat final ne soit pas très bon. Il serait agréable qu'il soit contrebalancé par un certificat intermédiaire établi lors de la promotion. Nul doute que ce dernier serait meilleur.» C'est un bon moyen également pour se prémunir de l'oubli et la confusion: un nouveau supérieur ne peut pas établir un certificat alors qu'il connaît encore mal l'employé et la situation. «Même s'il peut se baser sur des documents antérieurs, il lui est difficile d'évaluer les prestations fournies jusque-là», estime le juriste.

Enfin, même sans grands bouleversements, le certificat intermédiaire permet de faire le point. «S'il n'existe pas de système d'évaluation au sein de l'entreprise, il peut être intéressant de demander, après un certain temps, un certificat intermédiaire. Les dirigeants devraient alors remarquer qu'il y a un manque de feedback de leur part», estime Pierre-Alain L'Eplattenier. Pour lui, il n'y a rien de mieux pour motiver le personnel que de reconnaître son travail. Mais il refuse l'idée d'établir des certificats à tour de bras: «Si on les multiplie, on risque de les banaliser. Un certificat, même intermédiaire, demande de peser et sous-peser chaque mot. A trop le demander, il perdra de sa pertinence et de sa valeur.»

Rappelons finalement que l'établissement d'un tel certificat est un droit. En cas de refus, le travailleur peut poser une demande en remise de certificat de travail au tribunal.

* Prénom fictif.