Longtemps désirée par les milieux économiques, la présence d’une banque commerciale chinoise en Suisse s’est concrétisée à la fin de l’an dernier par l’ouverture à Zurich d’une filiale de la China Construction Bank (CCB), l’un des quatre géants de la République populaire. Centrée sur la mise en oeuvre de l’interface de change entre le franc suisse et la monnaie chinoise, le renminbi, elle affiche aussi des ambitions dans la gestion de fortune. Entretien avec son directeur général Weiyun Gong, en marge de la Table ronde financière sino-suisse tenue mercredi et jeudi à Genève.

Le Temps: Comment jugez-vous votre première année d’activité en Suisse?

Weiyun Gong: Cette première année s’est déroulée dans des conditions optimales grâce à l’excellence de notre équipe, le soutien de notre maison-mère en Chine et des autorités de régulation. Nous avons établi une relation forte avec les entreprises suisses ayant recours au renminbi chinois, ainsi qu’avec des investisseurs chinois intéressés par la Suisse. Notre maison-mère est très satisfaite de notre performance.

- Que faites-vous exactement?

- Nous avons obtenu notre licence bancaire en septembre 2015 et avons débuté nos opérations fin novembre suivant, il y a juste une année. Nous développons des activités traditionnelles de banque d’affaires: dépôts, financement du négoce et trésorerie. Notre activité la plus importante est de faire fonctionner le hub entre le franc suisse et le renminbi. Nous avons encore obtenu en septembre dernier notre licence de négociant en valeurs mobilières. Nous sommes intéressés à toutes opérations bancaires générant des commissions.

- Combien d’employés avez-vous?

- Une trentaine. Nos effectifs sont en progression. Celle-ci dépendra néanmoins de nos performances.

- Quels sont vos chiffres?

- Nous ne dévoilons pas les détails de nos opérations en Suisse. Au niveau du groupe, nous comptons 4 millions d’entreprises clientes desservis par plus de 30 succursales dans 28 pays.

- Fournissez-vous les mêmes prestations dans ces 28 pays qu’en Suisse?

- Nous adaptons nos prestations aux besoins et à la situation économique de chaque pays. Ainsi, en Suisse, le financement du négoce est l’une des activités-clé, particulièrement à Genève, par ailleurs, l’un des pôles mondiaux de la gestion de fortune.

- Allez-vous ouvrir une succursale à Genève?

- Nous n’excluons pas cette possibilité. Mais cela dépendra du développement de nos affaires. La question a été abordée l’an dernier avec Eveline Widmer-Schlumpf, lorsqu’elle dirigeait le Département fédéral des finances (DFF) et le président de la BNS (Thomas Jordan, ndlr).

- L’octroi d’une autorisation par la Finma n’a pas été facile à obtenir. Comment caractérisez-vous le travail du régulateur?

- Nous avons exactement les mêmes conditions que toutes les autres banques.

- Qui sont vos principaux clients?

- Ils se trouvent parmi les 50 plus grandes entreprises suisses qui ont le plus de liens d’affaires avec la Chine. Il a été facile de démarrer des affaires de compensation avec elles. Nous recevons désormais des sollicitations de PME. Nous comptons aussi un certain nombre de banques suisses, à qui nous offrons les services de banque correspondante. Le marché du renminbi offshore – encore distinct du marché domestique – est en plein développement. Il n’est pas encore pleinement libéralisé, mais quand il le sera, dans quatre ans, il prendra une grande importance.

- Quoique seule banque chinoise en Suisse, vous avez des concurrents: Qui sont-ils?

- Les entreprises peuvent certes passer par d’autres centres financiers (Hongkong, Singapour par exemple) pour acquérir des renminbi, mais cela leur coûte plus cher car elles doivent transiter par le dollar. De plus, elles n’ont pas accès aux deux marchés, offshore et domestique. Aussi, plutôt que la concurrence, je cherche à identifier mes contreparties.

- Qu’allez-vous faire de votre licence de négociant en valeurs mobilières?

- Nous sommes en train de mettre en place les procédures avec SIX (la Bourse suisse, ndlr), une démarche qui progresse à pleine satisfaction. Nous serons heureux d’introduire les investisseurs chinois à la bourse helvétique.

- Comment surmontez-vous les différences culturelles qui différencient encore les manières suisses et chinoises de diriger une banque?

- Par une étroite collaboration et des discussions franches et ouvertes entre nos collaborateurs suisses et chinois, et en apprenant beaucoup de l’autre. Plusieurs d’entre-nous sommes au bénéfice d’expériences internationales, ce qui est un avantage. Et surtout, en cherchant à répondre au mieux aux attentes de nos clients, suisses et chinois.

- Comment caractérisez-vous la Suisse en tant que centre financier?

- J’ai longtemps travaillé à Shanghai, et dans cette ville, l’on est très conscient de l’importance de la Suisse en tant que centre financier international, notamment dans la gestion de fortune et le négoce des matières premières, ainsi que de centre industriel de très haute réputation. Je suis venu plusieurs fois en vacances dans ce pays, ce qui m’a permis de m’y familiariser.

- Qu’est-ce qu’il y a de mieux à Zurich qu’à Genève?

- (Rires) Je suis arrivé en étant pleinement conscient de l’importance de la Suisse en tant que centre financier. Je suis aujourd’hui totalement convaincu, en plus, de l’excellence combinaison de ses différentes activités. Genève est la capitale du négoce et de la gestion de fortune. Et Zurich est le siège des deux grandes banques, UBS et Credit Suisse, ce qui en fait le centre helvétique de la banque d’affaires.

- Comment vous voyez-vous dans dix ans?

- Le renminbi sera complètement libéralisé. La Chine sera la première économie au monde. De nombreuses entreprises chinoises seront heureuses d’investir en Suisse, et de rapatrier leurs bénéfices en renminbi. Beaucoup d’entreprises suisses feront de même, dans l’autre sens. Nous occuperons évidemment la première place de ce marché, en plus d’être actifs dans la gestion de fortune.